mardi 30 décembre 2014

Dépôts de bilans à la cave : 2014 vu par Inoui (top 10 techno)

Modeste bilan personnel que celui de cette année 2014 qui aura malheureusement défilé un peu trop vite. Voilà donc un petit top 10 albums (exception faite pour le Mod 21, mais avec plus de 50 minutes pour un EP on va pas chipoter...), avec comme unique contrainte le choix d'une seule sortie par label.

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10 - Mod 21 - Ben's wolves (Prologue)




9 - Abdulla Rashim - Unanimity (Northern Electronics)





8 - Eomac - Spectre (Killkill)





7 - Inigo Kennedy - Vaudeville (Token records)





6 - Kangding Ray - Solens Arc (Raster-Noton)





5 - Lee Gamble - Koch (PAN)





4 - SHXCXCHCXSH - Linear S Decoded (Avian)






3 - Andy Stott - Faith In Strangers (Modern Love)





2 - Positive Centre - In Silent Series (Our Circula Sound)





1 - Lucy - Churches Schools And Guns (Stroboscopic Artefacts)




inoui




mardi 9 décembre 2014

Evan Caminiti - Coiling


Sortie : 21 octobre 2014 | Label : Dust Editions

Evan Caminiti en est à son sixième album et, pour être honnête, la majeure partie de sa discographie est étrangère à l’auteure de ces lignes. Là où on le connaît un peu mieux cependant, c’est au sein du groupe qu’il forme avec un confrère tout aussi brun et barbu que lui, du nom de Jon Porras. Barn Owl donc, dont le dernier album comptait parmi les plus passionnants de l’année 2013 et dont les lives ne s’oublient pas facilement, voit depuis longtemps ses deux membres construire des projets solo conséquents. Après le récent Light Divide de Porras sorti en mars dernier, Caminiti réalise Coiling, élaboré à partir de pièces composées sur ces deux dernières années. Annoncé comme un avant-goût d’un album à venir en 2015, le disque n’en est pas moins une création à part entière, courte mais autonome, et particulièrement délectable. 

Coiling ne porte ni complètement sur l'ambient, ni vraiment sur le drone, ni sur une forme plus rythmique de musique électronique. Pourtant, le Californien mobilise le tout, jouant sur les fréquences grésillantes, égrenant les battements comme autant de signaux électriques dérégulés et tapissant l’espace de couches lancinantes. Les éléments se fondent les uns dans les autres comme pour nous empêcher de distinguer les subtilités de l’imbrication. Tranchant avec le plus lumineux et superbe Dreamless Sleep sorti en 2012, les composantes mélodiques s’articulent dans une infinité de variations charbonneuses, tandis que les orages de textures se parent de chatoiements stellaires. Si le rendu peut se prévaloir légitimement d’une écorce organique, presque orchestrale, la trame du disque se situe sur le terrain mécanique, du côté de la machine, de la répétition stoïque et de l’enchainement implacable. 

Comme en d’autres lieux Caminiti se plait à ancrer ses titres dans des logiques répétitives, dessinant des tunnels âcres de fumées droguées dans lesquels le cerveau s’engouffre lentement, bercé par les palpitations rythmiques, aussi inquiétantes que régulières. Starve et ses syncopes rachitiques, environnées de colonnes de gaz délétère, illustre bien cette volonté de perdre l’auditeur dans des corridors de psalmodies, tout en lui susurrant à l’oreille des promesses tentatrices. A cette ambivalence répond justement le titre qui suit, Tied Limbs, à l’image d’une autre facette de l’album, celle qui ne s’embarrasse pas de paradoxe et qui plante dans la poitrine la pleine beauté des nappes mélodiques. Quant à Night Phase, qui clôture l’album avec des visions d’animal-mirage plongeant dans le noir velouté d’un bord de route, il réconcilie l’hypnose poisseuse et la majesté surplombante. Cette description des trois derniers morceaux  du disque – ça aurait pu être les trois premiers – pour insister sur la substance attractive, singulière et admirable dont il est fait. 

Manolito


dimanche 23 novembre 2014

Positive Centre - In Silent Series


Date de sortie : 17 novembre 2014 | Label : Our Circula Sound 

Tout comme Stroboscopic Artefacts, Our Circula Sound se fait plutôt timide pour ce qui est des sorties longs formats. Et c'est peu dire, puisque depuis 2010 (lancement du label, par un certain Sigha, pas forcément méconnu du bataillon...), aucun LP n'a vu le jour, face à pas moins d'une douzaine d'EPs. Exception faite depuis ce mois de novembre avec le nouveau venu In Silent Series, qui laisse une fois de plus la parole à Positive Centre, cette fois via long format et qui espérons-le, se fera l'éclaireur d'autres releases de cet acabit. Mike Jefford est un accoutumé du label, puisque toutes ses sorties connues y sont référencées. Inutile de préciser alors que si vous ne suivez pas l'actualité de OCS, il y a peu de chances que vous connaissiez le type.

En l'espace de seulement trois sorties dispatchées sur une période d'un an, l'Allemand réussit à imposer un style relativement unique, subtil, produit d'une techno allégée en bpm, de brutalité maîtrisée et de joyeusetés en tout genre. Le schéma est on ne peut plus simple, cet album n'est pas pensé pour déchirer un dancefloor. Force est de constater qu'il se revendique plus comme le prêcheur d'un combat intérieur, personnel et viscéral, parfois simplissime mais radicalement efficace (le très impressionnant et épuré Become the Surface) ou bien drogué à grands coups de drones très justement arrangés (à certains moments outrageusement pesants d'ailleurs, mais c'est ça qu'on aime). Le genre de sauce épaisse aux nuances de couleurs limitées qui se tâte à bifurquer une bonne fois pour toutes vers le noir pur et dur. Mais là n'est pas vraiment la question, aussi juste et ahurissante cette obscurité soit-elle. 

Le caractère résolument dark et "aventureux" de cette techno à laquelle on nous habitue depuis pas mal d'années déjà ne défini en rien l'empreinte que laisse Positive Centre derrière lui. Il semblerait que le bonhomme ait eu l'intelligence de ne s'inspirer que du meilleur des sorties actuelles pour accoucher d'un objet étonnement narratif sous ses grands airs de pachyderme en mutation constante. Une dynamique répétitive remise en question au fil des morceaux, ces derniers étant en définitive relativement contrastés compte-tenu du style.

À n'en pas douter, James Shaw a parié sur le bon cheval pour inaugurer le premier long format de sa structure. Un premier essai qui frôle l'excellence, né des mains d'un orfèvre dont on espère une reconnaissance rapide. Au vu des fréquentations de Mike Jefford (qui dit Sigha dit Shifted notamment), il y a fort à parier que ce dernier se fraye un chemin assez aisément parmi une foule de producteurs "émergents" pour lesquels la techno est devenu un terrain d'expérimentation à part entière (on pense alors à SHXCXCHCXSH, Eomac, Ulwhednar chez Northern Electronics...) tant ce qu'il a à nous offrir bouscule les dictats du genre. Nous n'avions pas réellement de craintes quant à l'annonce de cette sortie, pour autant la claque n'en est pas moins sévère.

inoui


samedi 15 novembre 2014

DEFCE - Surface Tension


Date de sortie : 10 novembre 2014 | Label : Ohm Resistance

De prime abord, à l'issue d'une écoute à la volée, on a l'impression que Surface Tension n'est qu'un bloc monolithique et sans finesse. Il distille néanmoins bon nombre d'éléments qui accrochent l'oreille tout du long. Quelques beats tellement épileptiques qu'ils en deviennent hypnotiques, des nappes distordues et imposantes ou un vague canevas déviant qui avale la lumière pour ne restituer que l'ombre. Ce sont ces mêmes éléments qui, un peu plus tard, poussent les mains à pianoter une nouvelle fois sur le clavier pour tracer le chemin numérique qui aboutira au bandcamp d'Ohm Resistance. La deuxième écoute et toutes les suivantes montrent alors à quel point il ne faut jamais s'arrêter à la première. Monolithique, Surface Tension l'est assurément. Sans finesse, aucunement. Premier manifeste signé DEFCE - duo réunissant Jonathan Baruc aka Create Her aka DeQualia (co-fondateur du netlabel new-yorkais End Fence) et le plasticien "hyper-surréaliste" Clement Van Holstein aka SHVLFCE - ce bloc abstrait extrêmement sombre tente de définir un nouveau courant musical que ses créateurs nomment "DRUMCODE". Méfiance tout de même. Le paysage musical actuel est déjà suffisamment surchargé en étiquettes, chacune représentant l'infime variation d'une entité souvent plus générique que l'on pourrait également rattacher à un courant lui-même beaucoup plus large. Bref, même si on en use et abuse, on n'aime vraiment pas ça, ce qui est, on le conçoit, un sale paradoxe. Quand, en plus, c'est l'artiste lui-même qui se l'adhésive sur le front, on s'attend à une musique bien trop occupée à respecter les tables de la Loi dans une tentative totalement vaine de sonner différemment pour laisser affleurer l'émotion. Pourtant, encore un sale paradoxe, on aime aussi beaucoup les disques prototypiques. Mais assez parlé de soi, drumcode donc. En gros, des beats avoisinant invariablement les 185 bpm, portés par une grosse caisse au centre, point névralgique d'une arborescence qui s'éparpille en milliers de micropercussions et surtout, tout autour, des nappes, des sons et des bruits qui portent bien haut les couleurs du spleen synthétique et revendiquent la désespérance de la machine. Dans un premier temps, on en prend plein la gueule. Puis assez rapidement, on se retrouve à converser avec les araignées qui peuplent la boîte crânienne. Non content de faire mal physiquement, le drumcode fait tout aussi mal psychologiquement. Ce qui n'est tout de même pas si nouveau. Des musiques jusqu'au-boutistes, on en trouve plein dans les pages de ce blog.

Oui, mais voilà, DEFCE sort chez Ohm Resistance, label qui sait de quoi il parle et lorsqu'on lit que Surface Tension "is one of the deepest masterpieces in [their] house", on se dit d'abord que l'on tient-là quelque chose et surtout, que l'on est foncièrement d'accord. On aura rarement entendu amalgame drum'n'bass industrialo-noise-technoïde si implacable, y compris au sein des productions estampillées du vénérable logo brooklynois, ce qui n'est pas un mince exploit. DEFCE, c'est un peu les fulgurances sévèrement noires de Scorn qui croisent le fer avec les abstractions majestueuses de SIMM, les canevas élégants de Bojanek & Michalowski bousculés par la vision sans concessions de Submerged. Surface Tension est totalement Ohm Resistance, rappelant à la fois son versant électronique et sa volonté d'ouverture. Surface Tension est aussi totalement réussi. Cette évidence saute au visage à l'écoute de titres de la trempe de Northern Solace, January ou Lilac Requiem. Longs, rampants et sans issue, leurs pulsations cardiaques s'accrochent aux tympans puis s'attaquent au cortex à grands coups de lames de fond abstraites. Samouraïs synthétiques, ils coupent et tranchent, zèbrent l'espace de leur gestuelle guerrière savamment chorégraphiée. On danse les bras en l'air mais on est très vite accueilli par une pluie d'estafilades. C'est à la fois complètement cérébral et totalement décérébré : les beats nous emmènent loin du corps mais la répétition nous y ramène irrémédiablement et les morceaux finissent pour nous y enfermer à double tour. Atmosphérique mais aussi mathématique et surtout complètement disloqué, Surface Tension effectue un grand écart improbable. Il semble arpenter un chemin tout en marchant dans la direction contraire : on le croit massif, il se montre léger, on le conçoit aéré, il se révèle au contraire extrêmement dense et on est assailli de sensations antagonistes à son écoute. Un peu perdu, on se rabat sur la tracklist pour savoir où l'on se tient et on se retrouve toujours ailleurs et à un autre moment. C'est là le côté monolithique susmentionné. Pourtant, à bien y regarder, les morceaux ne sont pas à proprement parler gémellaires, DEFCE chaussant parfois ses bottes de sept lieux pour arpenter un relief accidenté au pas de course (Helial Harvester, Phyllum Roller ou MAO-A par exemple) alors qu'il peut se montrer relativement calme et introspectif l'instant d'après (Decisive, The Subject, Dipole ou encore l'implacable Drone Towel) tout en étant en permanence torturé.

L'écoute de Surface Tension provoque un ouragan dans le crâne, elle peut même se montrer épuisante lorsqu'on l'envisage d'une traite. Intransigeant, en permanence noir et déshumanisé tout en provoquant plus d'une fois de sacrés frissons sous l'épiderme, le monstre de bakélite hypnotise. Complètement captif, on a bien du mal à se détacher du faisceau abstrait et aliénant de son crépusculaire soleil noir. On en deviendrait presque diptère.

Puisqu'au final, il s'avère impossible de briser le drumcode.

"Masterpiece" ? On n'en est pas loin en tout cas.

leoluce

Deep & Dark Download of the Day : Monotrio / Synthetic Silence - Opportunity


Comment ne pas revenir encore et encore au netlabel russe GV Sound quand chaque mois y recèle son lot de totales réussites, toujours en libre téléchargement ? Cette fois, à défaut d'avoir eu le loisir d'explorer en entier la gargantuesque compilation Deep In Space Vol​. III que vient de lâcher l'écurie des Astral & Shit, Paul Minesweeper, Rec008 ou autre Item Calligo, et sur laquelle on retrouve notamment des inédits de l'excellent A Bleeding Star et d'Emerald Rustling dont on reparlera bientôt, on décolle pour une galaxie aux lois physiques bien différentes de celles qui nous régissent, en compagnie d'Alex Ander/Monotrio et Ilya Ryazin/Synthetic Silence, Russes de leur état comme la plupart des pensionnaires de cette humble structure au rythme de publication stakhanoviste.

Au programme, six titres en collaboration plus un morceau chacun histoire de cerner qui fait quoi : à Synthetic Silence les fantasmagories ambient ténébreuses et grouillantes de fields recordings déformés, à Monotrio le drone kosmische foisonnant de blips futuristes et abstraits. Deux facettes qui commencent par se jauger sur l'épuré [вьери] (ne nous demandez pas comment ça se prononce) avant de se défier sur [BAKa] où basses fréquences rampantes et distorsions stellaires prennent tour à tour le dessus dans un ballet de grondements saturés et de pulsations aux élancements aigus, puis de se phagocyter l'une l'autre sur un [snow - pulses] en constante mutation, étrange cut-up psychédélique dont les samples d'une autre dimension passés au filtre analogique jouent une drôle de pièce de théâtre gothique dans le cratère polaire d'une lune oubliée.

Passé [Океан ЖЖЖжжжжжжж --- 7], odyssée cosmique sans queue ni tête évoquant l'errance de quelque vaisseau spatial dont l'AI aurait perdu la boule, puis les deux partitions solo de nos excentriques astronautes en quête d'un terrain d'entente, il faudra donc attendre le final [Caterpillar] pour voir les deux univers s'interpénétrer dans un foisonnement de lignes hypnotiques et baroques où chacun parvient enfin à dompter les élans de l'autre, crissements synthétiques discordants agencés en boucles géométriques et bourdonnements magnétiques suintant en flux constants leurs radiations obsédantes. Brillant.


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jeudi 13 novembre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Engine7 - The End Of Faith EP

 

Remontons le temps de quelques semaines du côté du très productif netlabel électronique Section 27 pour s'intéresser à cette première sortie en 6 ans de l’Écossais Alan McNeill, passé par les rangs de l'écurie Herb Recordings de son compatriote Craig Murphy (aka Solipsism, dont le nouvel album Thoth Machine vient de voir le jour chez Databloem) le temps du LP Me, But Perfect aux élans électronica lyriques et luxuriants en 2008 avant de disparaître des radars pour mieux se réinventer en duo, en compagnie de la vocaliste Marie-Claire Lee, avec une mixture de synth-pop onirique et de disco-pop du côté obscur.

On peut entendre ici quelques extraits du résultat, à savoir l'album The Glorious Revolution qui devrait paraître d'ici la fin de l'année si un label veut bien avoir le flair de s'en mêler. Il se pourrait donc que The End Of Faith constitue, pour un moment du moins, la dernière sortie "solo" du bonhomme, que l'on n'aimerait pas pour autant voir lâcher cette inspiration IDM/ambient qui lui va si bien. Nappes de percussions cristallines aux mélodies glitchées, basses sourdement pulsées, beats épileptiques déréglés et tambours martiaux dont les chassés-croisés s'intensifient sur 4 minutes denses et hypnotiques, Repetitive Brain Injury semble donner le ton et pourtant on ira de surprise en surprise au gré de ces quatre titres, déboussolé par les rythmiques cybernétiques et les cliquetis entêtants d'un vertigineux jeu de miroirs cosmogonique (A Few Remaining Moments, seul morceau où se font entendre les vocalises discrètes mais lancinantes de Marie-Claire) ou balloté avec douceur par les idiophones et synthés éthérés de Blanket pour finalement léviter sur le lit de battements tachycardiques d'une élégie dronesque aux harmonies troublantes (le magnétique The Wind Among The Reeds).

Un petit bijou, qui laisse de l'espace au mystère sous le foisonnement étonnamment limpide de ses abstractions cinématographiques tour à tour ferventes ou crépusculaires.


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mercredi 12 novembre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Girl 27 / Dreamcrusher - Split EP


Du bruit générateur d'images mentales ce soir, avec l'association de deux des harsh-noiseux les plus talentueux de l'underground ricain. Le Californien Jay Gambit aka Crowhurst, nos lecteurs le connaissent désormais de longue date (cf. ici, ou encore un peu plus loin, au fond du trou), y compris pour ce nouveau projet Girl 27 dont on avait déjà parlé à l'occasion d'une précédente joute moins bruyante mais anxiogène à souhait avec le Chicagoan Trisha Hewe Saile. Quant à Dreamcrusher de Wichita dans le Kansas, il nous avait déjà gratifiés cette année d'une triplette de sorties power electronics haineuses et saturées (cf. son Bandcamp).

On s'en doutait un peu, la rencontre de ces deux pourfendeurs de tympans ne pouvait que faire des étincelles, du genre de celles que provoque la friction d'une scie électrique sur une enclume rouillée. Pour autant, Girl 27 pas plus que Dreamcrusher ça n'est jamais seulement du bruit, et du crescendo cauchemardé du premier sur un Night Tremors évoquant la crise d'épilepsie de quelque monstre d'outre-espace dans un sas en pleine décompression, aux radiations abrasives du second avec un Circle Of Shit aussi nauséeux, mystique et abstrait à la fois que son titre le laisse imaginer, on est surtout surpris de la puissance d'évocation qui habite cette musique sans concession sur la durée d'un simple deux-titres.


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dimanche 9 novembre 2014

Deep & Dark Download of the Day : DR - 4 Drones EP


Aujourd'hui, petite friandise sans conséquence mais non sans charme pour les férus d'ambient minimaliste. Ce 4 Drones aussi épuré que son titre le laisse présager nous vient d'un certain Dominic Razlaff via le netlabel grec Etched Traumas, toujours fidèle à l'esthétique Do It Yourself voire carrément lo-fi (les clics apparents de 27_12 qui n'empêchent nullement l'immersion d'opérer) et à l'éthique du libre téléchargement.

Lâché en janvier en autoproduit sur Bandcamp puis réédité le mois dernier, cet EP n'est qu'une étape parmi bien d'autres dans la disco déjà pléthorique de l'Allemand, qui compte pas moins d'une douzaine de sorties rien que depuis mai, allant du 2-titres à l'album complet (deux longs formats ont ailleurs vu le jour ce mois-ci, Granular Synthesis et Träume). Doit-on pour autant en déduire que le musicien publie tout ce qu'il produit sans y regarder de trop près ? Il y a sans doute de ça mais c'est justement ce qui fait tout le potentiel de séduction de ce 4 Drones, la captation d'un sentiment "brut" à chaque titre, la douce sensation de l'instant sans que l'émotion soit érodée par la post-production, de l'amateurisme prétendront sûrement les pédants audiophiles et ils auront raison.

Qu'importe, des nuages de scories de Dark Days à la liturgie poussiéreuse de Why Not! en passant par la béatitude embrumée de 06_01 et les rais de lueur vacillants de 27_12, c'est précisément cette accointance de la pureté mélancolique des harmonies avec le hiss le plus négligé qui fait tout le prix de ces loops de synthés et de field recordings manipulés.


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samedi 8 novembre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Unlogic Thing & r.roo - Void


Le vide au bout de la route, ça peut être l'angoisse du néant comme la foi en un ailleurs plus clément. Ce vide, l'Ukrainien Andriy Symonovych l'embrasse d'abord avec quiétude sur le bien-nommé Calm, l'accepte même non sans une certaine affliction sur Kolybel avant d'en imaginer la dimension spirituelle sur Immense que sa mixture de chœurs sacrés, de clavier cristallin et de beats épurés positionne quelque part entre Ache et Broken Time dans la disco de son projet r.roo. Quant au Russe Unlogic Thing, il l'envisage avec plus de distance et d'anxiété, comme un vortex fantomatique sur Tor dont la densification des rythmiques et de leurs échos liquéfiés semblent nous aspirer de l'autre côté, ou comme un purgatoire pour anges déchus du Paradis terrestre sur Miserere, les samples gémissants sur fond d'électro chaotique et de cantiques crépusculaires évoquant le même Ache via son dérangeant Man Eat Girl.

Ce second opus de r.roo, sorti à l'époque sur son propre label Someone Records, ne serait-il donc pas étranger à cette collaboration du beatmaker de Kiev avec son voisin de Saint-Pétersbourg ? Car en dépit de ces visions splittées il s'agit avant tout de confronter à quatre mains ces deux idées de l'après. Par remixes interposés d'abord avec un Tor revu et corrigé par r.roo à la sauce dancefloor d'afterlife, puis la version d'Immense par Unlogic Thing aux pulsations glitch et voraces. Et finalement sur un unique morceau commun, le tout dernier, expérience vouée selon son titre même à un lente déliquescence dans les sphères dark ambient et où le néant du titre, après maintes supputations, se révèle enfin dans toute sa splendeur doomesque et suppurante : quelle que soit la forme que prendra le récipient de nos dernières traces extracorporelles, nulle question de clarté ou de félicité semblent dire les deux musiciens, dont l'association trouve un écho particulier, entre nihilisme et mélancolie, en ces temps troublés pour les rapports entre leurs deux pays.


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jeudi 6 novembre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Hoot - Lost Breath EP


Écurie des excellents MJC et Morbidly-O-Beats, dont la toute récente collaboration sur LP, première sortie exclusivement digitale du label fera l'objet d'un prochain DDDD, FilthyBroke Recordings, adoubé par Odd Nosdam lui-même sur l'inaugural Earwax Volume One de mai dernier, semble décidé à reprendre les choses là où Anticon les avait laissées avant d'effriter son identité à force d'appels du pied au public indie pop.

En témoigne cet EP d'instrus enregistrés dans la seconde moitié de la précédente décennie par le Chicagoan Hoot, beatmaker désormais basé à Denver dont les rêveries languides et lo-fi (The Follow), résolument DIY dans la forme autant que dans l'esprit, évoquent les vignettes kaléidoscopiques du DJ Mayonnaise des débuts (What Do You Do et son bandonéon badin au second plan des samples, scratches et beatbox baroques) comme l'électronica nostalgique et distordue, futuriste et bucolique à la fois des premiers Boards Of Canada (Planetary Alignment) ou encore l'abstract sur coussin d'air d'Alias (Pass).

Des douces vocalises vocodées sur clavier tâtonnant d'All They Saw aux enluminures électro psyché de l'extatique et déglingué Love In A Machine's Heart, Tanner Pain y fait preuve d'une candeur assez désarmante, culminant en bout de disque sur Hope Strings, ballade vintage qui envoie Stevie Wonder copuler avec Christ. sur un lit de claviers vintage. Un talent à suivre.


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vendredi 31 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Zoran & Gimu - A World Apart


Lapilli et débris osseux jonchent le sol gris de cendre qu'arbore la pochette de cette collaboration entre le droneux brésilien Gilmar Monte (à l'honneur de cette même rubrique en juin dernier pour le vaporeux et abstrait Moving Still) et le soundscaper dark ambient slovène Zoran Peternelj venu du dub ambient et de la techno old school. Malgré ce background électronique, difficile néanmoins de savoir qui fait quoi sur A World Apart, Gimu nous ayant également habitués à l'usage de beats minimalistes noyés sous ses textures mouvantes agencées en flux magnétiques, tant et si bien que le Young Vocanoes introductif, avec ses discrètes pulsations martiales et ses soubassements grondants, pourrait aussi bien être issu de l'une de ses sorties solo.

Qu'importe, la suite s'avère plus ouverte et l'osmose est parfaite entre les deux musiciens, qu'il s'agisse de gravir armé d'un piolet et de broches à glace les pics gelés de Summits où se réverbèrent telles des lames de lumière tranchantes comme des rasoirs les rayonnements d'un soleil de plomb, d'arpenter la vallée spectrale d'un Dead Plains aux allures de désert de sel que des arpeggiators de synthés vintage ourlés de drones éthérées ouvrent sur des cieux constellés d'étoiles, de plonger dans les courants tourbillonnants de The Lush Fields I'd Run To jusqu'à en perdre pied et frôler le vertige des grands fonds dans la lueur opalescente des fourmillements électroniques zébrés de bourdons abrasifs, ou de finalement décoller pour l'espace avec Igneous, à la découverte d'autres constellations (Gulf).


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mercredi 29 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Rec008 - Longing I EP


S'agissant de condenser son univers en un seul morceau-fleuve de 18 minutes, on pouvait se demander si le Russe Rec008 allait opter pour le drone ambient élégiaque ou le post-rock métronomique, deux facettes qui s'équilibraient et s'interpénétraient assez idéalement sur le mélancolique Abate du mois dernier. L'intitulé de l'unique piste que comprend cet EP appelé à connaître une ou plusieurs suites met toutefois la puce à l'oreille d'emblée : il sera question pour le musicien de nous faire partager sa nostalgie pour la nature qu'avalent un peu plus chaque jour nos cités de béton.

Exit donc la batterie claire et les guitares en suspension, seuls subsistent ici ces longues distorsions synthétiques évoquant la désespérance éclairée aux néons d'un futur façon Blade Runner qui est déjà un peu le nôtre. Forcément languissant, mais tout aussi poignant à condition d'abandonner son vague à l'âme à la dramaturgie contemplative de cette longue marche nocturne au milieu des buildings dépersonnalisés d'une métropole endormie, où l'on n'entend pas plus d'oiseaux qu'il n'y a d'arbres pour border ses artères à perte de vue.


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mardi 28 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Astral & Shit - Spiritus Vitae


Après Wild Circus et Black, déjà du nouveau pour le Russe Ivan Gomzikov. Morceaux-fleuves majestueux et languissants, artwork antique, références ésotériques au cheminement vers l'illumination paradoxalement mises en musique par des textures crépusculaires aux harmonies troublées, tous les ingrédients sont là sur ce "Souffle de vie" qui s'étire sur près de 80 minutes.

Et pourtant, même à la suite d'une bonne douzaine de sorties cette année, on ne se lasse toujours pas des errances spirituelles d'Astral & Shit, d'autant moins quand les drones semblent se consumer comme ici, au son des flammèches crépitantes qui en alimentent la ferveur énigmatique (Lumina, Micat, Strepitu). Tandis que les flux et reflux lancinants de synthés liturgiques évoquent l'austère obscurantisme d'un futur voué de toute éternité à rejouer les sombres pages de l'Histoire, des field recordings plus concrets usant de nos petites nuisances sonores (toussotements, éclaircissements de voix, murmures maladroits et autres bruits de pas) réverbérées par l'espace infini d'une cathédrale à ciel ouvert (Manete, le final Semita) rappellent qu'aussi insignifiant soit l'Homme dans la marche du Temps, c'est sa foi en la vie, attentive aux manifestations aussi ténues qu'un chant d'oiseau dans la nuit noire (Glossa), qui fait de nous les témoins sans qui les ténèbres, comme leurs éclaircies, ne feraient que passer sans laisser de traces.


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samedi 25 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Morbidly-O-Beats - Growing Like Fungus EP


MC et producteur de Chicago dont on a déjà pu goûter cette dernière année les instrus lo-fi tantôt planants et opiacés (en mode abstract) ou plus mordants et déconstruits (lorsque le rap s'invite) du côté d'I Had An Accident ou US Natives Records, Morbidly-O-Beats inaugure cette fois le tout jeune label clermontois Hello.L.A. du graphiste Bertrand Blanchard, dont l'artwork morbide et fuligineux souligne joliment la dimension fataliste de ces huit vignettes aux beats anguleux (DISStorded) et aux synthés déliquescents (Outro), quelque part entre le voltage crépusculaire des Dust Brothers de Fight Club (Enemy), le flow magnétique de Thavius Beck (Dead Eye) et les productions pour Sole du génial Odd Nosdam à la grande époque d'Anticon (Star).

Influence avouée depuis l'adolescence (visiblement son No More Wig For Ohio avait ouvert quelques chakras), c'est toujours ce dernier mais période Level Live Wires qu'évoque le contraste entre la sérénade d'une harpe éthérée et le souffle livide des nappes saturées sur Forgiveness In Two Parts. Pas étonnant que Morbidly-O-Beats et son pote MJC aient pu convaincre l'ex cLOUDDEAD de lâcher au printemps dernier un remix du second sur Earwax Vol. One, premier EP de leur propre écurie FilthyBroke qu'il faudra également suivre de près. En attendant, on se délectera de la tension viciée du bien-nommé Damp&Dirty ou des fantasmagories downtempo d'un GrowingMorbidly-O-Beats ne ressemble qu'à lui, épurant à l'extrême cette même mixture de samples oniriques et de beats syncopés entendue sur cassette chez IHAA, qui fait aujourd'hui de l'Américain un petit Boards of Canada hip-hop.


Télécharger Morbidly-O-Beats - Growing Like Fungus EP

vendredi 24 octobre 2014

Art Of Burning Water - Living Is For Giving, Dying Is For Getting


Date de sortie : (approximativement) le 27 octobre 2014 | Label : Riot Season

Cinquième album déjà. Le groupe reste ce qu'il est. Art Of Burning Water c'est moche, dégénéré, ça sent mauvais et c'est approximatif. Et puis, c'est lourd aussi, ça empile les couches dégueulasses les unes sur les autres pour obstruer les capillaires et ça vise l’asphyxie. Et d'ailleurs, souvent ça l'atteint. Art Of Burning Water, ça va vite également. Rythmique marteau-pilon, voix d'hyène en rut, riffs qui giclent à la vitesse de l'éclair, l'un chassant immédiatement l'autre. Mais ça peut aussi être très lent et souvent, l'immobilité arrive sans crier gare, comme ça, en plein milieu d'un morceau par ailleurs jusqu'au-boutiste et violent. Et enfin, c'est assez monolithique. Bien plus ici que sur This Disgrace, leur précédent méfait de 2013. La faute sans doute à une production légèrement plus étouffée et à une série de morceaux en ouverture faussement gémellaires qui voient le groupe littéralement nous marcher dessus. Comme une cohorte d'éléphants obèses labourant l'épiderme. On a un peu l'impression que le disque lui-même se recroqueville sous son propre poids, que les sons tentent désespérément de s'échapper des enceintes pour inhaler un peu d'air ou y flotter simplement mais que la force centripète annule puis atomise la centrifuge. La musique retourne alors d'où elle était venue, réintègre le disque et s'écroule sous sa masse. Et puis tout ce qu'il y a autour fait de même : vous, les meubles, les murs et pour finir, la Terre entière. Un Big Bang à l'envers. Ajoutons à cela que le propos est majoritairement torturé, voire complètement désespéré et qu'il multiplie les araignées dans la tête. C'est tout le temps haineux et crispé, ça ne rigole jamais et ça vous fait ravaler fissa la moindre lueur d'espoir et vous abandonne là, dans des îlots de résignation et de haine de soi. Pas vraiment glamour, encore moins sexy. En reprenant les choses là où le précédent les avait laissées, Living Is For Giving, Dying Is For Getting rappelle fort justement en quoi Art Of Burning Water est un groupe formidable. Tout y est tellement prototypique. En mélangeant ainsi finement une tonne d'éléments pas drôles et malfaisants - hardcore épileptique, metal navrant et noise hargneuse, glacis industriel et énergie punk - le groupe circonscrit les règles de l'Art et met à jour rien de moins qu'une dialectique. Un disque que l'on pourra utiliser pour expliquer la guerre aux enfants ou montrer en quoi la violence, vraiment, tu vois, c'est moche.

La basse balance des algorithmes définitifs, martèle la pulsation dans une répétition pas claire ou au contraire, change d'embranchement toutes les trois secondes. On ne sait pas trop si elle impulse ou si elle suit. La guitare fait de même et administre un nombre impressionnant de riffs alambiqués : hachés menus ou massifs, découpés à la truelle ou finement ciselés, l'éventail ainsi mis sur pied est assez ahurissant. La batterie n'est évidemment pas en reste et on souffre pour le kit en permanence en se disant qu'il ne doit pas en rester grand chose à la fin de chaque morceau (ce que semble confirmer cette mignonne vidéo). Et puis, là-dessus viennent se greffer un nombre assez important de samples et de bruits captés ici et là qui, loin d'aérer le propos, le maintiennent plutôt fermement la tête sous l'eau. Et enfin, c'est au tour de la... euh, voix ? Si on peut appeler comme ça ces cris vicelards qui ont plus à voir avec un porc que l'on égorge qu'avec un être humain. En retrait, en permanence exagérée, elle recouvre l'ensemble d'une laitance démoniaque qui affermit encore plus le ciment grossier qui se tient en-dessous. Les bases sont posées et l'on pourrait croire que le tout manque de nuances. Il n'en est rien. On a même du mal à croire le nombre effarant de possibilités que permet l'attirail plutôt basique susmentionné. En dehors de l'atmosphère extrêmement noire et violente, peu de points communs entre un It Will All Make Sense When We're Dead et un December 14th 1990 (Sadness Begins) qui le suit immédiatement par exemple : d'un côté quelque chose qui file à la vitesse de l'éclair, brise son hardcore contre des cathédrales de noise furibarde, de l'autre un bout de metal déviant lourd (très) et martial (beaucoup aussi) qui explose par à-coups et use d'une répétition forcenée. Art Of Burning Water explore consciencieusement le spectre de l'agression et se montre particulièrement exhaustif à ce petit jeu-là. On y entend des bribes d'Amebix, de Keelhaul ou de Converge, quelques accointances avec le dégénéré Temple Of The Morning Star de Today Is The Day pour l'odeur de soufre, un peu de Motörhead aussi et surtout, évidemment, sans l'ombre d'un doute, du Art Of Burning Water. Alors bien sûr, on pourra regretter que le trio n'aille pas voir ailleurs de temps en temps, d'autant plus que leur participation à The World Is Yours, compilation gargantuesque-hommage à Peter Kemp, laissait entendre un morceau un peu différent, un peu plus posé aux entournures, avec, enfin, une voix intelligible et en avant. Mais, chassez le naturel... Et puis on semble faire la fine bouche mais il n'en est rien, Living Is For Giving, Dying Is For Getting se montrant au final tout aussi impressionnant que This Disgrace.

"Art Of Burning Water love what they do and therefore need not to be loved for what they do" avance le communiqué du label. Avec de tels blocs intransigeants, on ne saurait mieux dire. Pourtant, il s'avère difficile d'aller dans leur sens. Art Of Burning Water n'aiment peut-être pas qu'on les aime mais on les aime précisément pour ça. Et parce que l'on se dit en permanence que ces trois Anglais-là peuvent tout faire, varier les attaques, explorer la vitesse autant que le ralentissement, aller au fin fond du fin fond de l'aliénation et de la férocité.

Intraitable et dégueulasse, on aura rarement entendu plus implacable cette année.

leoluce


mercredi 22 octobre 2014

No Drum No Moog - Documents Synthétiques


Date de sortie : 17 octobre 2014 | Label : Specific Recordings

Mais bien sûr, No Drum No Moog... Un mensonge éhonté. Du moog et de la batterie, il n'y a que ça dans ce disque. Pour celles et ceux que ça pourrait intéresser, en voilà d'ailleurs la liste exhaustive : Minimoog, Memorymoog, Moog Taurus 1 acoquinés à un arsenal d'autres trucs exclusivement analogo-synthétiques. Korg MS20, Korg Monotribe, Roland TR-808, Mattel Synsonics Drums et, quand même, in fine, de vraies Wooding Drums. Bref, on s'attend donc à quelque chose d'artificiel, de majoritairement robotique, la chair bien planquée derrière les machines. Et justement, concernant ce dernier point, le trio ne ment pas en appelant sa collection de morceaux Documents Synthétiques. Un disque paru un peu plus tôt dans l'année Chez.Kito.Kat Records au format CD et qui renaît aujourd'hui via Specific Recordings mais en vinyle. Avec une tracklist remaniée pour l'occasion et un nouvel artwork. Envolés les motifs célestes, place à l'estampe et au tissu. Le propos quant à lui ne change pas : du moog, partout, jusqu'au fin fond de la moindre parcelle, parfois esseulé mais le plus souvent accompagné. D'un autre moog évidemment ou d'un autre clavier, voire d'encore plus de moog et de claviers. En face, ou plutôt à côté, une batterie, parfois en plastique, parfois en bois. On trouve même un saxophone baryton sur l'impressionnant Omnia Vincit Amor sans que cela n'altère aucunement la baston synthético-anologique qui se déroule en-dessous. Et puis, pour compléter l'ensemble, une voix se fait entendre de temps en temps (sur Off In Tambov par exemple), peut-être pas complètement humaine mais une voix tout de même, qui transperce l'armure abstraite. Deux naissances la même année, ce n'est tout de même pas donné à tout le monde et ça permet d'y jeter à nouveau une oreille. Oui, parce qu'au départ, on est un peu loin de la zone de confort de ce blog. Le Moog, avec ses stridences caractéristiques, offre des sons que l'on pourrait qualifier, en toute subjectivité, d'incongrus, voire de kitsch. Et, fatalement, avec un tel vernis suranné et virevoltant, on se dit qu'il va être difficile d'adhérer.

Mais bien sûr, on se trompe. No Drum No Moog est faussement positif. Sa musique peut même se montrer sacrément triste ou menaçante. Et derrière l'habillage léger et iconoclaste, ces In The Moog For Love, Le Tour De France Cycliste et autres clins d’œil potaches, ces sonorités héritées de Cosmos 1999 ou tout autre document télévisuel qui affublaient le futur d'un côté dramatiquement daté (un comble), point en réalité une sacrée densité. Sans pour autant que Documents Synthétiques n'en devienne indigeste. Des nappes sombres ici, une dentelle mélancolique là, une batterie véloce ailleurs, beaucoup d'éléments viennent contrecarrer la personnalité fantasque du moog et on surprend ce dernier le plus souvent les larmes aux yeux, à fumer clopes sur clopes, le moral dans les chaussettes. Plus proche de TransAm que des Rentals, parfois les deux pieds dans un marécage kraut-free-rock qui n'est pas sans rappeler Salaryman ou Add N to (X), No Drum No Moog élabore des pièces touchantes montrant paradoxalement une grande variété étant donné le paradigme que s'impose le trio. Rien de pire qu'une formule pour tomber dedans mais pas de ça ici. Tantôt introspectif, tantôt expansif, Documents Synthétiques multiplie les approches tout en restant en permanence cohérent : on sent bien le fantôme dans la machine. Et s'il arrive parfois qu'il en fasse trop, il ne tombe jamais dans les travers de la muzak ou du papier peint, aussi joli soit-il. Beaucoup trop d'accidents et d'entropie là-dedans pour se contenter de n'être que tiède. Ainsi, pour un Off In Tambov ou un In The Moog For Love un poil trop évidents, HanamiOmnia Vincit Amor ou encore Le Tour De France Cycliste (hommage à peine voilé à qui-vous-savez) viennent de suite rétablir l'équilibre. Pour une dose de joliesse, la même de poil à gratter, pour une autre d'évidence, une nouvelle d'abstraction sans qu'elles ne s'annulent jamais. Dès lors, les bruits incongrus (on entend vraiment chanter le flipper sur Centaur), les samples (Dali expliquant les vertus du tour de France en ouverture du morceau du même nom, la voix synthétique qui introduit le disque) et tous les éléments qui viennent aérer la musique de No Drum No Moog mettent en exergue ceux qui l'assombrissent (les nappes, la répétition, les mélodies exaltées) et réciproquement.

Ajoutons à cela un sens de l'urgence et une belle utilisation de la tension et l'on se retrouve avec un disque en permanence accaparant, y compris lors des rares passages qui convainquent un peu moins. Un maelstrom qui emporte tout, supérieur à Monomur, leur premier essai de 2011 dont on retrouve d'ailleurs deux remixes (signés respectivement Mr. Bios et Artaban) - exercice dont on sait à quel point il peut se montrer casse-gueule - mais qui, loin de nuire au propos, mettent en avant la qualité d'écriture qui inonde chaque morceau. Parfaitement intégrés à la tonalité générale, ils n'aplanissent ni le moog ni la drum et n'altèrent aucunement le climax. En outre, ils permettent de mesurer le bond en avant réalisé par le groupe. Moins de maths dans l'ensemble, moins d'éparpillement et plus de personnalité.

Désormais lui-même, No Drum No Moog.

Parfois drôle, souvent hypnotique, tout le temps exalté, il est incontestable que l'on tient en Documents Synthétiques un album en tout point réussi.

leoluce

mardi 21 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Aires / Rui P. Andrade / Earthly Beasts - Split


Immersions croisées pour ces trois Portugais adeptes d'un dark ambient oppressant et abstrait. Des trois, on connaissait surtout Rui Paulino Andrade, révélé par l'excellent Jerome Faria (l'intrigant 100421 sur notre compil' Elsewhere l'an passé, c'était lui) sur son label BRØQN avec l'énigmatique et insidieux Vessels en 2012. Tout en basses fréquences mystiques et capiteuses allant crescendo vers une résurgence de bruit blanc et de pulsations oscillantes, son Turdus Merula (le nom latin du Merle commun) à base de field recordings et de guitare manipulés est le climax sismique de cette triplette vouée à retranscrire l'irrésistible appel des ténèbres par delà l'espace et le temps.

Quant à Aires, fort d'un premier opus aussi magnétique que concis sorti l'hiver dernier sur le même netlabel Enough Records (dédié aux expérimentations de la scène ambient portugaise) qui édite le présent split, il ouvre l'album sur une transmission radio aux voix étouffées par un flot d'idiophones stridents, laissant au Lisboète Earthly Beasts le soin de conclure avec ses textures à combustion lente et ses beats indus clairsemés, sur un Erebus plus contrasté mais tout aussi minimaliste et pénétrant que ses prédécesseurs.


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samedi 18 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Hanetration - Murmurist EP


Parti en 2012 d'un Tenth Oar pour le moins poussif dans les effets que déployait son maelstrom mystique et décadent, on ne donnait pas cher d'Hanetration. Mais étoffant ensuite son univers, sur l'excellent Torn Heat, de beats neurasthéniques parfaitement accordés à ces nappes distordues flirtant avec l'hantologie, le Londonien est peu à peu sorti de la confidentialité, avec le mérite de n'avoir jamais sacrifié son éthique DIY et cette esthétique lo-fi finalement transfigurée par des compositions plus réfléchies. Deux ans plus tard, il continue ainsi de lâcher ses réalisations en libre téléchargement, de l'immersif mais un brin languissant Nae Troth avec ses 22 minutes de progression décatie jusqu'au lancinant (et très bon) Timelapse, climax narratif mêlant cordes ectoplasmiques, radiations insidieuses et pulsations ethno-indus, à base de sons trouvés, dans une atmosphère de désolation.

Comme du Boards of Canada période Geogaddi joué au ralenti (Wither) dont on aurait troqué les rythmiques downtempo contre une poignée d'idiophones poussiéreux (Sundown, intrigant et beau comme le rite funéraire de quelque minorité tibétaine oubliée), Murmurist poursuit donc le travail d'érosion spirituelle de ces quatre précédents formats courts. A l'œuvre, toujours cette même inspiration élégiaque et déliquescente (les drones de Morning aux allures d'harmonium vacillant) mais secouée cette fois d'étranges échos de groove ésotérico-somatique (Begin et ses crépitements organiques agencés en boucles abstraites ; les percus chamaniques de Fly) pour mieux mettre en valeur les errances transcendantales des morceaux plus ambient dont les textures gondolent et se liquéfient à vue d'œil. Fascinant.


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vendredi 17 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : André Foisy - After The Prophecy EP


Avant le drone doom rampant vers le néant de son dernier album solo The End Of History paru au printemps chez TQA Records (label de l'excellent Thisquietarmy), André Foisy tentait de reconstruire sans pour autant s'abandonner à l'espoir d'un avenir meilleur sur cet EP, initialement sorti en cassette limitée sur son propre label Land of Decay en 2009, dont les invocations instrumentales itératives et saturées lâchent peu à peu la bride des Éléments, générateurs de vie, sur les déserts de cendres d'un monde dévasté.

Des motifs de guitare et de percus réverbérées d'un Great Disappointment dont la transe mystique semble tituber sous le poids de la fatalité, aux crins lancinants et autres larsens obsédants de l'épopée post-apocalyptique Call To Clarion: Flee That Flood qui n'est pas sans rappeler par son crescendo de tension pelée les grandes heures du Silver Mt. Zion d'avant Horses in the Sky, le Chicagoan échappé des doomeux Locrian préfigure quelque peu sa rencontre avec Oikos en transformant progressivement ses maelstroms minimaux et abstraits en méditation élégiaque sur l'amertume des prophéties déçues, pas loin de ce que font les Madrilènes de leur côté.

Bien que renaissantes, les mélodies de guitare claire sont ainsi condamnées à errer sans espoir de retour et ne faire écho qu'à elles-mêmes dans un no man's land kraut aux rythmiques sur le déclin. Bientôt, le changement attendu n'est plus qu'un rêve aux souvenirs flous et nous revoilà flottant dans l'éther, purs esprits dont l'incarnation ne fut qu'un éclair d'imagination.


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jeudi 16 octobre 2014

Siavash Amini - What Wind Whispered To The Trees


Sortie : 6 octobre 2014 | Label : Futuresequence

Après une cassette sortie en février dernier, Till Human Voices Wake Us aussi vaporeuse que réussie, l’Iranien Siavash Amini réalise un disque au titre non moins évocateur, What Wind Whispered To The Trees, paru chez les Anglais de Futuresequence

Si son goût pour les notes qui sonnent comme des gouttes légères embuées de halos de vapeur n’a pas faibli, son travail sur la consistance des textures et des nappes a développé une tournure nouvelle. Lestés d’une charge dramatique menaçante, les drones de guitare se sont étoffés de reverbs qui construisent à elles seules des monuments de matière vacillante. What Wind Whispered To The Trees prend pour thème deux romans de Dostoïevski, Les Démons et Les Frères Karamazov, et cette trame y est sans doute pour beaucoup dans cet assombrissement. A ce titre, le splendide morceau d’ouverture, The Wind, s’illustre en particulier, dressant des colonnes de fumée grondante, qui s’épanchent en un ciel maculé de suie. Une progression quasi épique fait intervenir au sein de ces émanations un fil mélodique aigu, lyrique, qui introduit imperceptiblement le violon douloureux de Nima Aghiani. La tension s’adoucira par la suite sans jamais se défaire de ce sentiment tragique, de cette impression funeste de faille, laissant planer l’attente du moment de la déchirure. 

Au delà de l’étoffe même des drones qui charpentent cet album, la beauté perçue doit beaucoup aux incursions néo-classiques auxquelles donnent lieu les méandres de cordes. Les grésillements viennent parfois moduler, à la façon d’un vibrato, les plages amples et graves que trace le violon. Plus tard, l’instrument gagne le premier plan, léchant la toile comme un pinceau hardi. L’équilibre, combinaison sobre mais si complexe, se créé alors entre l’élan noble et poignant des cordes, la pesanteur des bourdons de guitare et les mélodies opalines qui luisent en fond. Pour ne rien gâcher, le mastering du vénérable Lawrence English apporte à l’objet un grain inimitable. L’ambient de Siavash Amini est de ceux qui parlent, vibrent et font écho sur le champ, évoquant mille choses, recoins et  références que l’on touche du doigt sans chercher à les nommer. Influencé également par la philosophie, par Barthes, comme par l’Iran du Sud, le musicien n’en compose pas moins une musique aussi nébuleuse qu’équivoque, susceptible d’être absorbée et comprise sous l’angle de multiples sensibilités. Bulle introspective et substantielle, What Wind Whispered To The Trees est de ces cabanes haut perchées dans lesquelles on ne se recueille qu’en compagnie de la rumeur des bois. 

Manolito


mardi 14 octobre 2014

Tadash - Shadow Of Dreams


Date de sortie : 29 septembre 2014 | Label : Autoproduction

Shadow Of Dreams, premier titre incantatoire de cet album portant le même nom, suit une trajectoire insidieusement métamorphe et, d'emblée, balance crânement ses atouts sur le tapis de jeu : électronique pelée, post-punk patraque, drone liturgique et psalmodies habitées constituent l'ordinaire d'un album plutôt renfrogné. Un cri à peine plus audible qu'un murmure mais un cri quand même. Une rage contenue, une urgence contrariée qui se force elle-même à prendre le temps. C'est à la fois très sombre et très aéré. Une entame qui se charge de peupler le cerveau d'images mentales qui ne s'évaporeront qu'à la toute fin : nuances de gris et de noir dans les coins, des touches de blanc au centre, quelques ouvertures pour laisser passer un peu d'air et de la lumière, un contraste aveuglant qui force l'auditeur à plisser ses yeux pour espérer une quelconque mise au point. D'ailleurs, c'est souvent le flou qui prédomine. On arpente un chemin musical balisé de kerns anthracites érigés auparavant par - entre autres - The Cure (les basses arachnéennes et le moral dans les chaussettes), Joy Division (la voix étranglée, expulsée dans une urgence désespérée), Hood (la mélancolie pluvieuse qui se drape d'électronique) ou même Diabologum (les paroles parfois en Français sur fond d'arrangements pas vraiment guillerets) et, bien que constitué de raccourcis, le sentier se montre extrêmement sinueux. Pour avancer d'un mètre à vol d'oiseau, on en marche cinq. Le disque dépasse le cadre de sa stricte écoute par un jeu de réminiscences qui provoque l'étrange sensation d'être face à une musique que l'on connaît bien alors qu'en fait, on ne la connait pas. Faut-il attendre par-là que Tadash n'est qu'une réunion d'habiles faiseurs ? Évidemment non. Beaucoup trop à poil, beaucoup trop sincère, envoyant valdinguer hors de sa musique la moindre fioriture qui pourrait arrondir les angles, le duo se montre tel qu'il est : un peu de traviole, ses tripes entières dans ses morceaux égratignés au service d'un disque attachant et souvent beau. Il se tient exactement là où l'on voudrait qu'il se tienne, élégant et écorché, comme si le duo avait farfouillé sur nos étagères à la recherche des albums d'île déserte et en avait croqué la synthèse en quelques morceaux : si les accents sont familiers, c'est avant tout parce qu'ils nous parlent et surtout parce qu'on a l'impression qu'ils ne s'adressent qu'à nous.

Ainsi, des notes tintinnabulantes qui rythment parfaitement Commère La Mort aux nappes de synthétiseurs héritées de Carpenter qui soutiennent Toujours La Même Histoire, de Filature qui évoque Trisomie 21 égaré au beau milieu d'une cathédrale gothique à Creuser Ta Tombe, martial et contenu, le duo montre une multitude de visages et de personnalités : un pied en permanence dans le post-punk (la basse en avant), l'autre souvent ailleurs, Tadash ne se répète jamais tout en conservant la même humeur maussade. Les morceaux défilent mais diffèrent de ceux qui les suivent ou les précèdent. Dans le même temps, la scansion élégante d'un orgue de barbarie (le magnifique Ailleurs D'en Face) ou les notes suspendues dans les airs d'une guitare liquide associées au glas d'une cloche mortifère (Little Hope - Ouvrir Canal) s'évaporent peu à peu au profit d'une autre idée qui passe insidieusement devant, ce qui fait qu'à l'intérieur d'un même morceau, rien ne se ressemble non plus. À jouer ainsi au chat et à la souris, Tadash pourrait perdre le fil et perdre aussi l'auditeur mais non, ça n'arrive jamais. Bien qu'un brin dilettante, le duo sait ce qu'il veut et ce qu'il fait. "Un étant donné/Sur la plage/Les pieds dans la neige" avance-t-il d'ailleurs sur le dernier titre, parfait épilogue oxymore qui cultive le paradoxe dans ses paroles mais aussi ses arrangements en doublant les nappes inquiètes de cris incongrus, livrant par là même l'une des clés de sa musique. Poussières de dark ambient agrégées sur des gouttes de folk, drones sépulcraux enveloppant les cordes de la basse, field recordings agrémentant discrètement l'ensemble, Cyrod Iceberg et Clément Malherbe façonnent une sphère bien noire qui retient la lumière et plus sûrement notre attention. Alors, bien sûr, à explorer comme cela de multiples directions, il arrive qu'un morceau soit parfois en-dessous des autres - c'est d'ailleurs très subjectif (les nappes au début de Théorème En Grain ainsi que sa mélodie ne me convainquent pas des masses) - ou qu'une intention n'aille pas jusqu'au bout (on aurait aimé des guitares parfois plus mordantes) mais rien de bien méchant et rien qui n'entame la majesté de l'ensemble. D'autant plus qu'il s'agit-là d'un premier album (si on fait abstraction de l'EP dont trois titres sur quatre se retrouvent ici) et que la trajectoire de Tadash ne peut être qu’ascensionnelle.

Pour finir, Shadow Of Dream, "enregistré, mixé et mastérisé à la maison", montre un grain sonore qui lui sied parfaitement. On sent bien qu'un peu plus de rondeur et d'enrobage en aurait cassé le fragile équilibre en gommant les chausse-trappes et accidents qui donnent à Tadash tout son sel, le rendent si humain et touchant. Sec et pelé comme les morceaux qui le portent, l'album est un bloc catadioptre très cohérent. On tient-là quelque chose qui montre une belle personnalité et qui, par son goût de l'exploration et de la recherche inlassables, se montre particulièrement accaparant.

Chapeau bas.

leoluce


lundi 13 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Astral & Shit - Black


Petite infidélité à GV Sound pour cet album du Russe Astral & Shit édité par un autre label du cru, 1429 Records. En superposant cette fameuse figure équestre de Napoléon franchissant le col du Grand-Saint-Bernard à l'entame de sa deuxième campagne d'Italie (qui opposera notamment la République Française aux troupes russes du feld-maréchal Souvorov) avec les buildings d'une métropole du XXIème siècle sous une nébuleuse étoilée, Ivan Gomzikov replace quelques siècles d'histoire terrestre à l'échelle d'un grain de poussière dans l'infini des cieux, tout à faire la même impression d'insignifiance dans le grand néant noir du cosmos qu'évoquent les vortex de drones magnétiques des quatre pistes-fleuves de 20 minutes chacune composant ce Black à l'aura radiante et démesurée.

Plus profond dans ses textures et dense dans ses harmonies aux allures de liturgie cosmogonique que son successeur Wild Circus dont on parlait hier, l'album impressionne par sa dynamique complexe et ininterrompue, scintillant de mille fourmillements célestes sur le parfait Exoskeleton tandis qu'en contrebas le gigantesque tsunami de gaz et de débris d'une bombe nucléaire à combustion lente avale kilomètre après kilomètre d'un paysage soufflé sur son passage, faisant table rase pour une nouvel ère de communion avec les forces mystérieuses qui régissent l'univers (Drowning Sword). Reste à vous accrocher sur 80 minutes d'un disque en apparence statique jusqu'à ce que l'immersion fasse son effet et que le monolithe dévoile son jeu de miroirs abyssal (cf. le vertigineux Huntsman).


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dimanche 12 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Astral & Shit - Wild Circus


Chose promise chose due, on reprend notre exploration des sorties récentes du netlabel russe GV Sound, et ça passe forcément par la tête de gondole Astral & Shit, droneux bien connu de nos lecteurs (également via notre compil' Transmissions from the Heart of Darkness et son 5ème volet Elsewhere pour lequel le natif de Neviansk avait composé l'an passé l'inédit Russia God) et qui délivre une fois par mois, bon poids, le genre d'album dont sont friands les insomniaques en quête de rêveries éveillées où noyer leurs sens anesthésiés.

Allez savoir pourquoi un titre en japonais sur la pochette alors que les noms des morceaux sont en latin comme à l'accoutumée, pourquoi Wild Circus alors que le disque déroule ses nappes de drones contemplatifs, empreints de foi et d'angoisse du néant, avec une lenteur consommée. Autant de mystères demeurant sans réponse à l'écoute des longues pistes vaporeuses aux fluctuations harmoniques ultra-minimalistes auxquelles Ivan Gomzikov convie l'auditeur à s'abandonner sur la durée pour en goûter toute la profondeur, entre extase éthérée et soubassements crépusculaires dont les grondements des nuages lourds prennent peu à peu le pas sur la spiritualité.


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jeudi 9 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : FWF - Skeptics


Troisième référence de son propre label Sunruin Records qui semble verser un peu plus à chaque nouvelle sortie dans le sombre et l'expérimental, Skeptics fait suite au déjà impressionnant Incipit Contradictio EP de février dernier et nous plonge encore plus avant dans l'univers évocateur et ténébreux de Fabien W. Furter, échappé des stoner-doomeux Wheelfall qu'avait révélés l'an passé cette même écurie et récemment rallié à la cause du death metal bluesy et blackisant de Phazm. Parvenant à l'image de The Haxan Cloak ou Demdike Stare à mêler l'abstraction des rythmiques post-industrielles aux fantasmagories cinématographiques du dark ambient façon Miasmah, le Nancéien a fait ses armes au conservatoire et en met à profit une certaine rigueur dans la composition qui lui permet de construire de véritables histoires sans images, les apports mesurés d'un violoncelle anxiogène et d'un piano funeste accentuant cette impression de bande originale imaginaire.

Capable de révéler la mystique des corps en putréfaction (ces bourdonnements morbides des diptères qu'on aurait volontiers imaginés chez Pharmakon), de sonder le mystère des trous de vers (reste à savoir lesquels, de vers...) et de sonner le glas du genre humain dans un même mouvement, FWF se réclame de Nietzsche et de Burroughs mais finit surtout par sonner comme le Lovecraft du dark ambient, pour cette interpénétration de l'ancien et du moderne (on entend aussi bien du glitch et de l'indus que du classique contemporain sur Devotion, à la croisée des tourments liturgiques de Ligeti, des nappes de synthés épurées d'Eno, de la tension minimaliste et angoissante de John Carpenter, du lyrisme post-goth évanescent de Trent Reznor et des affleurements saturés de Ben Frost), mais également du viscéral et du savant, de l’ésotérique et du monstrueux, de l'élégant et du grouillant. Captivant !


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dimanche 5 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Paul Minesweeper - Fall


Après Item Caligo, on continue d'ausculter la scène drone ambient russe et le netlabel GV Sound avec cette troisième sortie de l'année de Paul Minesweeper aka Pavel Mineev, soundscaper de Saint-Pétersbourg dont les précédentes réalisations sont en écoute ici.

Mêlant nappes extatiques et basses fréquences plus ténébreuse voire orageuses, le Russe revendique via un artwork de plus en plus futuriste et abstrait la dimension sci-fi résolument crépusculaire de ses compositions, évoquant l'obscurité sans fin et le spleen baigné de néon d'un Blade Runner. Comme sur le plus "léger" Fractal Consolation dont ce Fall est la suite directe, le drone de Paul Minesweeper se décline en itérations symétriques, ces fameuses figures fractales qui donnent leur nom à la série et dont le vortex vaporeux de motifs mélodiques en miroir et d'harmonies géométriques crée une sensation de doux vertige compensant aisément le manque d'aspérités voulu par ce parti-pris esthétique.


Télécharger Paul Minesweeper - Fall

samedi 4 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Item Caligo - Taedet


Notre récent coup de cœur pour le post-rock des Russes Rec008 nous aura remis sur la piste du très bon netlabel GV Sound, que l'on suivait surtout de loin pour les sorties d'Astral & Shit, pensionnaire de notre compilation Elsewhere. Avant de revenir plus amplement la semaine prochaine sur la discographie récente de ce dernier, pléthorique et souvent fascinante pour peu d'aimer le genre de drone minimaliste aux accents liturgiques dont la beauté se dévoile sur la durée de morceaux-fleuves dont les harmonies évoluent avec une lenteur consommée, intéressons-nous aujourd'hui à un autre compatriote du stakhanoviste de Neviansk, un certain Sergey Epifanov basé quant à lui à Volgograd, dans le Sud-Ouest du pays.

Pas vraiment en reste en terme de productivité avec une petite dizaine de sorties en trois ans, dont les deux premières sur le label Someone Records de l'excellent r.roo, celui qui compose sous l'identité d'Item Caligo privilégie les atmosphère feutrées d'une ambient au ton grave et solennel dont les field recordings, contemplant d'abord la nature et le chant des oiseaux pour laisser place, sur un morceau-titre aux nappes synthétiques presque hantologiques, aux suintements de l'eau dans un souterrain et aux plaintes d'un homme en souffrance, semble évoquer l'isolation et la privation de liberté. Dominée par un piano au spleen neurasthénique dont sourde une profonde tristesse embrassée sans ostentation, Taedet ("Je m'ennuie" en latin) n'est pas sans rappeler les travaux de Leyland Kirby sous son alias The Caretaker ou du temps de l'album Sadly, The Future Is No Longer What It Was, pour ce dépouillement élégiaque appelant la mort comme une délivrance de l'inadaptation, de l'apathie et de la dépression.

Beau disque, à condition bien sûr d'être d'humeur...


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