vendredi 30 novembre 2012

RM74 - Two Angles Of A Triangle


Date de sortie : 8 décembre 2012 | Label : Utech Records

Ural Umbo, Pendulum Nisum, Sum Of R, Herpes Ô DeLuxe, Utech, Hinterzimmer et j'en passe. Toute une frange extrêmement grise et minérale de la mappemonde musicale qui aime en explorer les plus sombres recoins pour y débusquer la moindre parcelle de lumière. À ce petit jeu-là qui tient plus de la gageure que de la récréation, RM74 n’est pas le plus malhabile. Il sait nous faire flipper et se montrer pour le moins austère tout en malaxant des plages de pure beauté. Ses instrumentaux assaillent toujours l’auditeur d’émotions contradictoires : prendre les jambes à son cou où s’y lover pour de bon.  Béatitude inquiète. Terreur apaisée. Même pas peur mais un peu quand même. Du dégueulasse, du glacial, du sombre et du beau, d’un morceau à l’autre, de l’entame à l’épilogue, d’un mouvement à l’autre, dans le même morceau. Reflex balançait sa chauve-souris à la gueule : un marécage aux vapeurs nocives. Des instruments ordinaires amalgamés à d'autres plus exotiques. Surtout, un mur de guitares, de claviers et de cordes déjà en ruine dès le départ, soulevant un épais nuage de poussière noire qui engloutissait les vestiges d'un requiem gris. Two Angles Of A Triangle poursuit cette même voie. Le bourbier jamais loin mais l'enluminure plus près encore. Cette fois-ci, une pochette façon homme de Vitruve mais qui substitue une abeille au corps idéal de De Vinci. Plutôt que de s'inscrire au repos dans un carré, celle-ci se déploie sur une forêt de triangles tout en se tenant toujours au contact du cercle parfait. Belle illustration d'un disque anguleux aux reflets anthracites dont le bourdonnement tient en haleine plus d'une heure durant.

Betwixt s'installe tranquillement, sournoisement. Une note continue, aigüe, contigüe qui gonfle et gonfle encore, vite rejointe par des nappes abstraites qui enveloppent tout. Solennel, le morceau l'est forcément. Inquiet aussi. Puis solaire lorsque les guitares se pointent. Des guitares qui se déploient vers le bas et semblent suivre le même mouvement qu'un rideau de pluie. D'une entame KTL moribonde, on se retrouve bien vite devant les errances d'un Fennesz délavé et teinté de multiples nuances de gris. Rien à voir avec Spineless et son piano déformé qui, cette fois-ci, évoque Cindytalk mais en beaucoup plus sale et amplifié. Et puis de toute façon, ici, les références ne servent à rien, car si RM74 ressemble à quelque chose, c'est avant tout à lui-même. Reto Mäder sait ce qu'il fait et ce depuis tellement d'albums que c'est bien lui qu'il faut et faudrait citer. À toutes les sauces, tout le temps, dès qu'un disque de dark ambient à guitare cingle dans la marre encombrée. Au bout du bout de toutes ces années, on pourrait au minimum parler de maîtrise. Mais il s'agit bien plus d'expertise. Expertise dans l'art de mêler les textures, de draper les guitares d'un linceul de drones abstraits, de déployer le martellement monomaniaque de quelques touches de piano dans un réseau complexe d'émotions souvent contradictoires, de faire naître la beauté au plus profond de l'abîme, là où tout est noir, froid et hostile. Une véritable expérience, un album dense qui a quelque chose à faire passer et non pas un chapelet d'ambiances bien construites mais totalement vaines. Reto Mäder aime trop pointer les ecchymoses, interroger notre part d'ombre en faisant le pari qu'il s'y cache des choses qui méritent de remonter à la surface pour se contenter de ne livrer qu'un disque qui supporterait une écoute désincarnée.

Il s'agit ici de réserver son temps, d'être totalement dans le disque pour ne pas en brouiller le message. Au risque d'en rater tous les détails. Et ils sont nombreux à se planquer un peu partout derrière les angles et les lignes droites que tracent les morceaux : on a déjà évoqué les guitares liquéfiées de Betwixt que l'on retrouve d'ailleurs disséminées un peu partout dans le disque (A Shimmer Of Bronce), mais il y a aussi les cloches (Because Of The Slow Shutter Speed), les gouttes de son perlées et percussives (Orkas Dream), les guitares travesties en sitar (May 30 2012), les ondes folles à lier (We Run In Vicious Circles, le parfaitement bien nommé), le piano tantôt lointain (Fen Fire), tantôt en avant (Spineless), toujours triste à mourir, toujours beau, les parasites qui vrillent les notes, les dénaturent, les font passer pour ce qu'elles ne sont pas, la légère saturation qui rend le disque un peu crade mais fait ressortir tout l'éclat et toute la pureté d'un instrument qui passe soudain au premier plan. Les morceaux s'enchaînent et ne se ressemblent jamais, impressionnants le plus souvent (Samsa, Show Me The Shadow Of The Sun pour éviter de les citer tous), tour à tour hymnes à la solitude, à l'abstrait, requiems sombres, comptines déglinguées, drones maousses ou vaporeux et parfois même tout cela dans une même pièce scindée en deux, dynamitée en son milieu par l'irruption d'un mouvement que l'on pressentait mais que l'on n'attendait pas, ou en tout cas pas à ce moment-là. Le disque manipule, modèle, tranche dans la chair, malaxe, sculpte l'espace autour du lui, joue avec les émotions qu'il provoque, s'amuse à faire peur ou arbore un rire grinçant qui glace le sang.

Une épopée majeure, un autoportrait vif et cinglant qui n'arrondit pas les angles, un reflet qui n'épargne rien mais ne rejette pas la beauté, une peinture qui interroge l'intime et n'hésite pas à atteindre le fond. Un disque parfaitement abrité par le fondamental Utech Records qui continue son travail d'archivage de tout ce que notre petit monde peut compter de sale et d'intéressant. Alors, chef-d'œuvre ? Peu importe, Two Angles Of A Triangle est en dehors de ça, au-dessus, au-dessous, à côté ou tout autour. Dans son monde. Et il nous tend la main dans un mouvement qui tient autant de l'accolade que de l'étranglement.

Grand.

leoluce


jeudi 29 novembre 2012

Interview from the heart of darkness : 7/ Nebulo


Nebulo, on en parlait déjà au tout début de notre série d'interviews avec le Canadien VNDL qui l'avait convié à croiser le fer sur l'un des sommets de son Gahrena: Paysages Électriques sorti en juin dernier, et encore pas plus tard qu'hier en compagnie de Nicolas Godin avec lequel l'auteur du récent Cardiac avait publié plus tôt dans l'année l'OVNIesque 5 Cadavres Exquis, télescopage sans concession d'électro-noise baroque, de dark ambient caustique, d'expérimentations analogiques et de krautrock déstructuré. Un timing idéal en somme pour laisser la parole à Thomas Pujols dont la discographie - surtout à partir du versatile Ãvutmã qui entérinait en 2008 un univers glitchy et foisonnant et à mi-chemin de la contemplation onirique et du déferlement malaisant, appelé à culminer deux ans plus tard sur l'anxiogène Artefact aux concassages ultra-texturés aussi ardus que fascinants - aura réussi l'exploit de placer un français sur la carte des producteurs les plus singuliers et néanmoins influents de la scène IDM actuelle. De son background bordelais d'étudiant en musique à la genèse de Cardiac en passant par ses relations avec Hymen Records ou ses ambitions de compositeur de cinéma, Nebulo se livre enfin, au compte-gouttes certes et toujours à demi masqué mais 100% passionné, nous offrant même au passage une surprise de poids pour patienter jusqu'à la sortie de notre compilation : il y apparaîtra en effet avec l'inédit Grey, dont on ne s'est toujours pas remis...



L'interview

Des Cendres à la Cave : Que trouve-t-on dans ta cave - ou dans l'endroit où ta musique prend corps ?

Nebulo : J'ai maintenant la chance d'avoir une pièce dédiée à ma musique, un vrai mini studio.
On n'y trouve pas grand chose mis à part mon matériel, sur lequel je ne n'épancherai pas
Une fenêtre qui donne sur des arbres, 2/3 photos dont l'une est un panoramique de San Francisco pris par Muybridge en 1878.


DCALC : Si tu devais associer ton morceau à une image, quelle serait-elle ?

Nebulo : Mmmm, je ne sais pas trop, cela ne m'évoque pas vraiment une image.

DCALC : Tu es récemment sorti de ta discrétion coutumière pour collaborer avec Druc Drac alias François Dumeaux (sur l'album Urbatectures, inspiré des Cités Obscures de Schuiten et Peeters), VNDL (sur son récent Gahrena: Paysages Électriques) ou encore sur les 5 Cadavres Exquis du label Stomoxine de Nicolas Godin (avec Druc Drac toujours, Picola Naine et Alan Doe). As-tu ressenti le besoin de te frotter à d'autres sensibilités musicales pour faire évoluer ton univers ?

Nebulo : Non il ne s'agit pas d'un besoin, en général il s'agit de projets que l'on me propose et si ça me parle j'y participe. Bien sûr, le fait de collaborer apporte plein d'éléments intéressants sur la manière d'envisager / de faire / de penser la musique. On se retrouve souvent surpris par ce que l'on obtient et tant mieux.


DCALC : Cet art du collage influencé par la musique concrète qui préside à 5 Cadavres Exquis caractérisait aussi tes premiers albums. Quels constats, quelles expériences t'ont amené à changer ta façon de travailler pour Cardiac ?

Nebulo : Disons qu'après Artefact, qui avait été conçu assez méticuleusement, j'ai eu envie de m'amuser un peu plus. C'est toujours un va-et-vient entre les approches au gré des albums.
Le point de départ a donc été de renouer avec une approche plus ludique et spontanée.
J'étais en manque de jeu rythmique et je me suis retrouvé à être assez obsédé par les kicks, comment faire sonner un kick, les claps également. Renouer avec une approche très simple, du 4/4.
Et ensuite, la cassette, le fait de repasser pas mal de pistes à travers les cassettes, aller chercher le souffle, abimer le son, le distordre, le patiner.
J'avais 2 ou 3 morceaux finis mais c'est vraiment à l'été 2011 que j'ai lancé le processus de Cardiac : j'ai fait chaque jour une esquisse, un début de morceau, et le lendemain un nouveau. Etc...
Au final, je me suis retrouvé à avoir des dizaines et des dizaines de pistes qui faisaient 1 à 2 minutes, et tout ça se ressemblait, des modules qui se complétaient et allaient dans une direction assez claire. J'ai gardé ce qui me plaisait et j'ai commencé à développer, et petit à petit ce nouvel album s'est fait.


DCALC : Ta musique a gagné en chair et en émotion sur des titres comme Asht ou Icon au contact d'une instrumentation plus traditionnelle et d'une utilisation accrue des field recordings, mais aussi en groove avec des morceaux IDM d'influence plus "old school". En quoi ces deux approches ont-elles libéré ton inspiration ?

Nebulo : Même si il y en a ci et là, il y a finalement assez peu de field-recording à proprement parler dans cet album, c'est vraiment sur Artefact que j'avais travaillé là-dessus. Mais ça laisse des traces.
Mes rythmiques sont plus que jamais construites à partir de sons divers et variées que j'enregistre.
Il y a quelques instruments mais pas tant que ça en fait.
C'est le parti pris de l'album qui va vers ce que tu dis.
Sur Cardiac, le bon exemple est  un morceau comme Redkosh, avec son beat presque housy, son thème ritournelle, et c'est typiquement une chose que je n'aurais jamais faite avant. J'ai fait 15 versions de ce morceau pour finalement en revenir à la première version que j'avais faite très rapidement, car j'avais perdu l'essence du morceau, sa fraîcheur.
Tel que je le vois c'est accepter la dimension « pop » au sens large,  l'immédiateté. En tout cas ça a débloqué quelque chose.
C'est un titre que j'aime beaucoup.
C'est donc peut-être de ça dont tu parles quand tu dis « libéré », en tout cas je le vois aussi comme ça.


Plus techniquement, je me suis beaucoup plus penché sur  la production à proprement parler qu'à l'habitude, et avec un plaisir certain.
Je voulais que les beats soient percutants.
Une fois le morceau écrit dans le temps, réfléchir à comment le mettre en valeur, quels choix adopter  pour le  faire sonner.
J'avais envie d'avoir un album axé autour de la pulse, avec peu de morceaux, et tous assez différents l'un de l'autre, le tout dans une production soignée, avec un beau spectre de fréquences.
Le souffle quasi permanent doit participer de ça.
Et là, peut-être que c'est le côté « chair » que tu évoques...


DCALC : Tu as étudié la musique électro-acoustique au conservatoire de Bordeaux. Mis à part piano et percussions auxquels tu infligeais déjà divers traitements digitaux sur tes précédentes sorties, as-tu un background d'instrumentiste ?

Nebulo : Je sais jouer en surface de quelques instruments comme le piano ou la guitare. Et ça me sert beaucoup pour travailler ma musique, chercher, faire des prises de sons etc...
Mais je ne suis pas du tout ce que l'on appelle un instrumentiste, c'est juste un moyen parmi d'autres.

DCALC : On pense à Ligeti à l'écoute de certains morceaux d'Artefact, dirais-tu que l'avant-garde du classique contemporain, dont l'ambient se nourrit déjà depuis Brian Eno, est importante pour l'avenir de l'IDM dont certains des pionniers se réclamaient déjà de Stockhausen, Steve Reich ou John Cage ?

Nebulo : Franchement, je ne connais pas assez ni n'écoute assez l'avant-garde contemporaine dont tu parles pour pouvoir bien te répondre. Mais en tout cas, je pense que regarder ailleurs, s'inspirer de travaux émanant d'autres courants, d'autres sphères n'a que du bon.
Cage / Reich / Ligeti que tu cites sont toujours d'actualité. Cela peut permettre de dézoomer de la « geekerie », de l'aspect purement démonstratif techniquement que peut avoir ce courant et que je ne trouve pas spécialement intéressant.


DCALC : Tu es féru de cinéma. Composer un jour des bandes originales, cela fait-il partie de tes objectifs, de tes envies ?

Nebulo : Oui, à fond, j'adorerais faire cela sur un projet de film qui me parle, et où je puisse faire un vrai boulot de recherche sonore et musicale.
Le comble étant que je supporte en général assez mal la musique dans les films, car c'est vraiment souvent sur-illustratif, et l'on tombe trop souvent sur l'écueil du type « corde sensible au piano / quatuor de cordes » ou bien sur des films aux séquences clipesques avec tel ou tel morceau pop ou électro. Et cela me fait sortir du film.
Je n'entends pas souvent une musique qui joue en dehors de ces ornières, et c'est dommage, car il y a plein de choses à faire.


DCALC : Tu es fidèle à l'écurie allemande Hymen Records depuis ton premier album Kolia sorti en 2006, quel regard Stefan Alt porte-t-il sur les disques des artistes du label avant sortie ? S'implique-t-il dans le processus créatif par le biais de remarques, de conseils ?

Nebulo : Je pense que cela doit varier avec les artistes et leur demande, mais me concernant je suis 100 % maître du processus créatif.
En général, quand j'ai quelque chose qui commence à se dessiner dont je suis content, mettons 4/5 morceaux et que j'entrevois la possibilité d'un nouvel album, je les fais écouter à Stefan pour avoir son avis. Et jusque là, il s'est toujours montré enthousiaste, et ensuite le plus souvent je lui fais écouter l'album 80/90 % fini, puis encore après l'album 100 % bouclé.
En tout cas la discussion est toujours super ouverte à tous niveaux. Si j'ai besoin d'un conseil il me le donnera.
A la base il s'occupait des pochettes mais sur les deux derniers, j'avais une idée très précise de ce que je voulais, je lui ai donc soumis une maquette et il a réalisé les livrets CD.
Pour le titre du dernier album, c'est lui qui m'a encouragé à choisir Cardiac. J'avais, avec quelques autres idées, ce titre en tête ou « Arcadic » qui est son anagramme. Mais je n'osais pas trop, du fait du sens trop fort. Et au final, j'en suis très content.
Je voulais que ce soit direct, et que ça parle du rythme, du battement.


DCALC : Ta veillée de fin du monde, tu comptes la passer comment ?

Nebulo : Sûrement au coin d'une cheminée avec une bouteille de vin et un chat.
Ou maintenant que j'y pense, peut-être en regardant des streamings vidéo des personnes rassemblées sur les points de sauvegarde type Bugarach, ça peut être drôle.

DCALC : Et si on en réchappe, quels sont tes plans pour 2013 ?

Nebulo : Plein d'autre musique est en préparation et des trucs sortiront très certainement en 2013 !




Le cadeau de Nebulo

Unanimement célébré dans les milieux autorisés comme l'un des tout meilleurs albums IDM de l'année, Cardiac n'a pas encore livré tous ses secrets à ceux qui se sont contentés de la version digitale en écoute sur le Bandcamp d'Hymen Records. En effet, le vinyle limité à 100 copies et toujours disponible ici contient pas moins de trois inédits : le fantomatique Pss aux beats presque techno-indus dont on peut entendre un court extrait par là, l'intense et lapidaire Casiobones à découvrir plus haut mais aussi - et surtout ! - I'm Spartacus, petit chef-d’œuvre d'épure tout en pulsations deep et nappes insidieuses que le beatmaker à accepté de nous prêter en exclusivité pour cette interview. Enjoy !




Quelques liens

- Nebulo sur IRM / Soundcloud / Facebook / Mixcloud
- chronique de Cardiac sur IRM
- chronique d'Artefact sur IRM


Images extraites du trailer de Cardiac :



Propos recueillis par Rabbit

mercredi 28 novembre 2012

Interview from the heart of darkness : 6/ Nicolas Godin


Ce soir, une fois n'est pas coutume, ça commence du côté d'IRM puisque Nicolas Godin est l'un des rares élus à participer aux deux compilations king size qui se tireront la bourre en toute amitié et par webzines interposés dès la fin du mois prochain. Il faut dire que le patron de Stomoxine se pose là en terme de productivité, qu'il alterne chansons déglinguées et instrumentaux discordants sous le pseudo de Shape2 ou s'adonne aux impros électriques les plus singulières, sombres et déstructurées sous son véritable patronyme, au diapason de son passionnant netlabel auquel on doit déjà une quinzaine de sorties cette année, parmi lesquelles un certain nombre de ses propres collaboration avec François Dumeaux, Cyril Lançon ou encore Simona (au sein du duo Equipe A). Et tout ça en attendant la prochaine qui ne sera autre qu'un album de remixes de ses déroutants Corps Sonores, manifeste de recyclage bruitiste et mystique lâché en janvier dernier via Bandcamp puisque c'est par ce biais que le Toulousain, ex Shapeless et membre par ailleurs du collectif gascon familha Artús, distribue à prix libre l'intégralité de ses réalisations. Place donc sans plus tarder à un nouveau jeu de questions pour tenter d'y voir plus clair, extraits à l'appui, dans ce labyrinthe discographique sans concession.



L'interview

Des Cendres à la Cave : Que trouve-t-on dans ta cave ou dans l'endroit où ta musique prend corps ?

Nicolas Godin : Je regarde autour de moi.
J'y vois : 1 guitare électrique Danelectro Dead On 67, 1 guitare électrique Allan Scott SE-10, 1 basse électrique Jim Harley « Precision », 2 enceintes JBL Balboa 10, 1 chaîne Kenwood XD-452 qui me sert d'ampli, 1 carte son Edirol FA-101, un scanner Epson 4990, une pédale Fuzz Factory, une pédale Dod Supra Distortion FX55-B, ma première batterie achetée le 10 juillet 1997, une pédale Danelectro DJ 17 delay, un walkman Sony WM-EX36, des cellules piezo-électriques, ça dépend de la disponibilité du parc micro du studio Pagans mais en ce moment j'ai un micro Røde NT3, un métronome Wittner QM 2 taktell, des câbles, un thermomètre, des multiprises, une lampe de bureau, des piles, un ordinateur Toshiba Satellite Pro équipé de Ableton Live Suite 8.2.8, des disques durs externes, un rouleau de scotch, des stylos, des ciseaux, une gomme, une calculatrice, mes clés de voiture.



DCALC : Si tu devais associer ton morceau à une image, quelle serait-elle ?
 
Nicolas : Celle-ci.

Qu'est-ce qui fait que l'un de tes morceaux est signé Shape2 ou Nicolas Godin ?

Nicolas : J'utilise Shape2 pour la musique que je fais seul, et récemment j'utilise Nicolas Godin pour des collaborations avec François Dumeaux ou Cyril Lançon, par exemple. Mais je me suis souvent demandé si je n'allais pas laisser tomber Shape2...


DCALC : Ton label Stomoxine publie régulièrement albums et EPs téléchargeables à prix libre via Bandcamp, une quinzaine rien que cette année, dans des univers très diversifiés allant de la pop déglinguée aux collages électroniques en passant par l'impro noise ou le drone cinématique. Quelle est ton credo pour cette structure si tu en as un ?

Nicolas : J'ai fondé ce label avec eOLe en 2005 et nous ne voulions sortir que des albums de musique improvisée. A partir de 2008 eOLe m'a laissé les « manettes » du label. J'ai continué dans cette veine jusqu'en mars 2012 où j'ai sorti 5 Cadavres Exquis (sorti aussi sur Tyto Alba) qui ne sont pas des improvisations. Donc maintenant c'est plus ouvert vers... n'importe quoi ! Le seul critère maintenant, c'est que j'aime ce que j'entends et que l'artiste soit d'accord pour sortir un album uniquement en fichier numérique et gratuitement !


DCALC : Une partie des artistes du label ont d'ailleurs participé à la compilation de remixes de ton album Corps Sonores, prévue pour bientôt. Quelle était ton ambition avec ce projet ?

Nicolas : Corps Sonores est un album de séquences jeux, c'est à dire que je me suis enregistré en train de jouer avec divers corps sonores. La plupart des pistes ne sont quasiment pas retravaillées. Elles sont telles quelles, comme des matériaux. Je me suis dis (avec François Dumeaux) que ce serait intéressant de confronter des musiciens à ces sons. J'ai donc demandé à des amis ou des musiciens dont j'aime le travail de fabriquer une pièce en utilisant seulement les sons de l'album. Je suis en train de collecter les dernières participations. Ensuite je vais diffuser l'ensemble via Stomoxine Records sous la forme d'un album je pense [ndlr : le remix de Nebulo s'écoute ci-dessous].



DCALC : Que peux-tu nous dire à propos de Nebulo et BR-202 dont tu as publié des disques et qui figureront également au tracklisting de notre compilation ?

Nicolas : En 2003 je cherchais un appartement à Bordeaux pour m'installer avec ma copine et mon pote François Dumeaux m'a rencardé sur l'appartement que Thomas Pujols (Nebulo) allait quitter pour déménager. En visitant l'appartement je me souviens que Thomas m'avait montré un de ses morceaux en cours sur le logiciel Frutyloops. On s'est ensuite retrouvés dans la classe de composition électroacoustique de Christian Eloy au conservatoire de Bordeaux pendant 3 ans. J'attendais toujours avec impatience les séances d'écoute quand Thomas allait faire écouter son travail.
BR-202 est le sonorisateur du groupe palois Randy Mandys. La première fois que je l'ai croisé c'était en septembre 2011 lors du concert des Randy à la Fête du Bois à Lucq-de-Béarn (64). J'ai été frappé par son utilisation d'un Roland Space Echo à bande. Après le concert on a discuté et par la suite il a suivit familha Artús lors d'un de nos concert à Tarbes. On a sympathisé, discuté machines, vieux synthés, boîtes à rythmes... Ensuite via Soundcloud, j'ai entendu ses fameuses Installations Nocturnes que j'ai adorées.


DCALC : Ta veillée de fin du monde, tu comptes la passer comment ?

Nicolas : Je fête mes 33 ans 2 jours avant. Je ne crois pas à cette fin du monde mais je serai probablement en train de boire de l'Armagnac avec ma copine !


DCALC : Et si on en réchappe, quels sont tes plans pour 2013 ?

Nicolas : Je n'ai pas beaucoup de plans... un nouvel album pour familha Artús et Shape2 et un album d'improvisation sur Stomoxine Records avec Greg Caetano, Rachel Köng et Fran 'Love' Cunistar.



Le cadeau de Nicolas Godin

Sérieusement, on n'allait pas demander un bonus à quelqu'un qui distribue déjà sa musique gratuitement aussitôt qu'elle est prête à être partagée. D'autant plus qu'IRM a déjà hérité de Purr, surprenant morceau dark ambient aux textures électro saturées qui témoigne d'une nouvelle orientation pour les travaux du musicien et vient brouiller encore un peu plus la frontière entre Shape2 et Nicolas Godin. On se contentera donc de notre côté, en attendant le morceau-fleuve Test 3 composé pour notre compilation, de renchérir avec le tout récent Revenge Is Erotic, généreux EP qui se télécharge à prix libre ici et hésite joliment entre post-punk plombé, noise-ambient doomesque, field recordings bucoliques, drone glaçant et free pop dadaïste voire carrément psychotique sur les bords :




Quelques liens

- le site officiel de Nicolas Godin / Shape2
- le site officiel de Stomoxine
- Nicolas Godin sur IRM
- chronique de Piriforme #2 / Criocère par François Dumeaux & Nicolas Godin sur IRM

Propos recueillis par Rabbit

lundi 26 novembre 2012

Interview from the heart of darkness : 5/ Wizards Tell Lies


Pour être honnête, on ne savait pas grand chose sur Wizards Tell Lies avant cet entretien. On pensait même qu'il étaient trois... raté. Il faut dire que Matthew James Bower en connait un rayon en mystification, lui qui avait presque réussi à nous faire croire à son histoire de manifestations extra-terrestres en forêt documentées dans les années 70 par un certain Ezra Parker, anthropologue de son état. C'était en effet le pitch improbable - et pourtant irrémédiablement séduisant pour tout ancien aficionado d'X-Files qui se respecte - du flippant The Occurrence qui nous avait familiarisés l'an dernier avec les crossovers psychéliques, expressionnistes et volontiers macabres de ce projet marqué par les contes de fées noirs, le cinéma d'horreur et la littérature fantastique - voire SF avec le récent et passionnant The Failed Silence, second LP sur lequel l'Anglais revient amplement au fil de cette généreuse interview en sous-sol.



L'interview

Des Cendres à la Cave : Que trouve-t-on dans ta cave - ou dans l'endroit où ta musique prend corps ?

Matt Bower : Wizards Tell Lies est essentiellement un projet de studio post-produit. La musique et les sons sont enregistrés un peu partout et avec divers collaborateurs, mais tout cela prend forme dans une pièce, sur un ordinateur (comme une majeure partie de la musique aujourd'hui je pense). Le lieu est encombré d'objets qui, étant donné la nature de Wizards Tell Lies, ne sont pas tellement surprenants et peut-être même un peu cliché maintenant que j'y pense ! Les choses les plus intéressantes dans cet espace sont un modèle anatomique grandeur nature d'un squelette humain (crâne et torse) qui repose sur un pied de guitare, les objets que j'ai fabriqués pour le journal Premier Pli Issue 2 de First Fold Records, une peinture que j'ai faite à l'université d'une homme aidant un blessé par balle est accrochée au mur et quelques livres sur des sujets allant de l'alchimie ou du mysticisme à la théorie quantique sont empilés sur un bureau. Bien sûr il y a les instruments incontournables et autres sources sonores - guitares, percussions d'enfant, mini guitare, clavier, ordinateur, batterie électronique, platine portable, etc.

DCALC : Si tu devais associer ton morceau à une image, quelle serait-elle ?

Matt : Lorsque le premier CD de Wizards Tell Lies est sorti sur First Fold Records, ils voulaient que les musiciens personnalisent leurs propres digipacks. J'avais réalisé une illustration d'un jeune garçon dans un manteau rouge marchant dans la Forêt des Ténèbres que j'ai utilisée pour la pochette. J'essaie de garder cette image à l'esprit à chaque sortie de Wizards Tell Lies.


DCALC : Surnaturel et mystification présidaient l'an dernier au postulat de ton EP The Occurrence. Raconter des histoires et faire en sorte que les auditeurs y croient, ça fait partie de tes ambitions en tant que musicien ?

Matt : Absolument - c'était très amusant de faire une sorte d'album "concept". The Occurrence est venu du désir d'enregistrer une poignée de morceaux inscrits dans un certain univers avec une narration claire et des personnages (Ezra Parker, le 'Shiverling'). Que l'histoire derrière The Occurrence soit vraie ou non, ce n'est pas ce qui compte. Ce qui je pense est important, c'est que la musique vous emmène ailleurs pendant un moment et pour Wizards Tell Lies ça n'est pas forcément synonyme d'un endroit heureux. La musique peut évoquer ces histoires qui nous effrayaient étant enfants ou ces concepts de magie, d'épouvante ou d'horreur qui nous fascinent en tant qu'adultes. C'est peut être justement ce qui est excitant à propos de la musique. Ecouter Primus étant gamins et ces drôles de récits sur des pilotes de voitures de course ou des chats trop confiants, Tom Waits et son incroyable capacité à faire peur ou à vous troubler avec une histoire (What's He Building In There ? ou Children's Story), les scores pour des films comme The Fog de John Carpenter, Sunshine de Danny Boyle ou Orange Mécanique de Kubrick ont tous eu une influence sur ce désir de faire de la musique en tant que Wizards Tell Lies. Personnellement, j'aime le cinéma, les vieilles histoires d'horreur, les contes de fées et j'essaie de conserver un émerveillement d'enfant pour les lieux "magiques" - les forêts, la mer ou même l'espace. Je suppose que Wizards Tell Lies est mon moyen d'essayer de créer une narration musicale et d'évoquer certaines des images provenant de ces sources et de ces idées.

DCALC : Ton nouvel album The Failed Silence (en écoute intégrale plus bas) aborde des rivages encore plus contrastés que ses prédécesseurs, mêlant notamment dark ambient, électro minimale, noise tribale, post-rock gothique ou encore folk psychédélique, mais n'apparaît pas moins cohérent dans la progression de ses atmosphères. Avais-tu une ligne directrice, un concept en tête dès le départ ?

Matt : Je pense que ma façon d'aborder chaque nouvelle sortie de Wizards Tell Lies consiste à défier quelque chose de l'enregistrement précédent. Cela peut être la façon dont ça sonne, comment il a été enregistré, le temps passé à peaufiner et à jongler avec les morceaux, les personnes qui y participent, etc. Il y a quelques caractéristiques communes ici et là à toutes les sorties de Wizards Tell Lies, mais j'ose espérer qu'il n'y a pas de répétition d'idées ou de structures - c'est un projet difficile et c'est toujours un challenge mais je pense que si ça n'était pas le cas, on ne le ferait pas. Le "concept" pour The Failed Silence est venu de l'idée de s'imposer un hiatus forcé dans la composition. Ce qui de toute évidence n'est finalement pas arrivé ! Ça a donc été le premier élément - nous n'avions pas réussi à garder le silence ! L'idée suivante était que je voulais transporter les Wizards hors de la Forêt et les envoyer dans la mer et dans l'espace pour voir ce qui allait leur arriver dans ces contextes. En premier lieu, tandis que je construisais l'album, j'ai eu une image dans ma tête d'une mer noire comme du goudron avec des formes sombres d'horreurs inconnues se déplaçant sous la surface. C'est vraiment devenu une sorte de modèle pour l'ensemble du disque, de Paralysed We Slumped Into The Gloom Of The Consuming Waters à Another Of Nauture's Treacheries. Même les pistes qui avaient un cadre domestique (To Him Who Had Been et We Are In Your House) se devaient d'être empoisonnées par ces "horreurs qui se meuvent sous la surface". Rien de tel que d'amener l'horreur dans votre maison ! Cependant, aussi troublante que puisse être cette image, je voulais que l'album offre une certaine forme de rédemption et de paix à la fin. C'est de là que vient le morceau Anabioein. C'est un mot grec qui signifie "retour à la vie" et ça donnait la sensation d'être une façon primordiale et naturelle de terminer le disque. Cela semblait être une bonne manière d'apposer ma signature et de dire au revoir à l'album.


DCALC : Sur To Him Who Had Been, l'acteur anglais John Guilor récite un monologue narratif. Comment est née cette collaboration ?

Matt : J'avais écrit les paroles pour To Him Who Had Been et moi-même et mes collaborateurs habituels avions essayé de narrer le morceau, mais ça n'avait tout simplement pas la puissance qu'un acteur aurait pu apporter. Je suis entré en contact avec Iain Cash qui est un ami réalisateur et je lui a demandé s'il connaissait des acteurs qui pourraient vouloir le faire. Il a suggéré deux ou trois personnes et après avoir écouté leurs démos je me suis fixé sur John Guilor. Ça a été un tel plaisir de travailler avec lui - il comprend vraiment d'où vient Wizards Tell Lies et savait de quoi le morceau avait besoin. Sa voix a une grande autorité, du caractère et fonctionne tellement bien avec la musique. L'un des trucs cool à propos de John (en plus d'être un type vraiment sympa), c'est qu'il vient de travailler avec la BBC sur les parties reconstruites 3 et 4 du feuilleton de 1964 "Planet Of Giants" de la série Dr Who maintenant disponible en DVD où il joue le premier Docteur (interprété à l'origine par William Hartnell) - et il est génial là dedans. Je suis très fier de l'avoir sur cet album. Matteo Uggeri des expérimentateurs italiens Sparkle In Grey a également contribué à The Failed Silence. Il joue de la trompette sur To Him Who Had Been et Another Of Nature's Treacheries. J'ai été en contact avec lui depuis 2004 environ (je crois) et à nouveau, tout comme John, ça a été si facile de travailler avec lui et il a su ajouter le supplément de couleur et de texture que ces deux pistes nécessitaient. Il comprend totalement Wizards Tell Lies et je pense que construire ce genre de partenariats créatifs et amicaux est capital pour faire de la musique, de l'art ou quoi que ce soit d'autre. Avoir des gens qui comprennent ton art et veulent en faire partie, c'est un incroyable compliment.

DCALC : De la sombre forêt dans laquelle se déroulaient les effrayants évènements de The Occurrence aux avatars anthropomorphes (cerf, renard et hibou) auxquels tu t'identifies, on devine une certaine fascination pour le monde sauvage, qui se ressent également dans le caractère farouche et irréductible de ta musique. Ce retour aux émotions primales pour toi comme pour tes auditeurs est-il primordial pour Wizards Tell Lies ?

Matt : Oui, je pense que ça l'est. Ce que vous ressentez en étant seul dans une forêt la nuit, la nature magique et mystique des lieux que je mentionnais plus tôt (la mer, la forêt, l'espace) et les créatures ou les choses qui peuplent ces endroits sont des idées tellement excitantes et fascinantes. Les avatars sont en quelque sorte enracinés dans tout ça eux aussi - fortement influencés par le film The Wicker Man. Il y a quelque chose d'assez terrifiant à propos des gens arborant des masques d'animaux dans un contexte horrifique. D'une certaine manière l'idée d'avoir ces trois avatars (Renard, Hibou et Cerf) maintient les choses dans un anonymat commode (jusqu'à un certain point), me permet de conserver une distance avec projet et m'offre des "personnages" avec lesquels jouer dans l'univers de Wizards Tell Lies. Dans un sens, Wizards Tell Lies pourrait être n'importe qui. C'est amusant. Il faut que ce soit amusant, et avec un nom comme Wizards Tell Lies ça ne doit pas être pris trop au sérieux. Cela dit, je suis très sérieux au sujet de la musique et du projet dans son ensemble.


DCALC : On sait finalement peu de choses sur ton label First Fold Records, si ce n'est que l'on y retrouve régulièrement les collages épurés de Gareth Courage, qui a réalisé les pochettes expressionnistes de tes trois sorties. Peux-tu nous en dire plus sur tes rapports avec cette structure et son esthétique visuelle autant que musicale ?

Matt : First Fold Records a été mis en place par Stuart Tonge (qui joue et enregistre en tant que Papa November et moitié de Pierre & Karlheinz) et il le dirige avec Ben Sadler (membre du collectif artistique Juneau Projects qui enregistre et joue sous le pseudo de Them Use Them et constitue l'autre moitié de Pierre & Karlheinz). Je travaillais avec Katy, la femme de Stuart (elle-même musicienne et artiste) il y a longtemps dans un magasin de disques et quand on a renoué contact des années plus tard, Stuart m'a demandé si je serais intéressé pour sortir un EP ou un album via First Fold. J'ai sauté sur l'occasion et nous travaillons ensemble depuis. L'idée derrière First Fold est celle d'un colectif d'artistes et de musiciens enthousiastes à propos de la musique et des arts visuels. Gareth Courage est un élément clé de tout ça et son art est une composante forte de la présence de First Fold. Sans la foi et les encouragements de First Fold envers ce que fait Wizards Tell Lies, rien ne serait sans doute jamais arrivé. Je les en remercie énormément - cette interview n'aurait certainement jamais eu lieu si tu n'avais pas entendu The Occurrence et le fait d'avoir de grandes opportunités comme la possibilité de contribuer à la compilation Transmissions From The Heart Of Darkness est né de cette relation avec First Fold Records et de pouvoir sortir ma musique. C'est un groupe de personnes génial et c'est un véritable honneur de pouvoir contribuer à leur production, qu'il s'agisse de musique ou visuels - cela me donne une incroyable impulsion créative pour me surpasser et faire le meilleur truc que je puisse faire à un moment donné, et pour tout ça le label m'est très précieux.

DCALC : Ta veillée de fin du monde, tu comptes la passer comment ?

Matt : Avec ma famille à rigoler en écoutant de vieux disques d'exotica. Il se pourrait même que je prenne une bière.

DCALC : Et si on en réchappe, quels sont tes plans pour 2013 ?

Matt : Désolé de décevoir les accros aux prophéties mayas, mais le monde va continuer d'exister et demeurer un endroit fascinant et stimulant. Je compte poursuivre ma recherche de la magie partout où elle peut être et si tout va bien sortir un autre disque de Wizards Tell Lies.



Le cadeau de Wizards Tell Lies

Comme vous avez pu le constater plus haut à l'écoute des démos de The Failed Silence, la musique de Wizards Tell Lies peut être étonnamment limpide ou au contraire particulièrement nébuleuse et brute de décoffrage. C'est le cas de cette version live de The Occupant enregistrée en répétition et qui en rajoute une couche dans le krautrock noisy et saturé par rapport à l'original déjà bien tribal et ténébreux qui venait clore l'an dernier le premier LP éponyme du projet, un sample de la chanson de Linda Scott I've Told Every Little Star hantée par Angelo Badalamenti sur la BO de Mulholland Drive ajoutant encore à la désorientation. Et tout ça bien évidemment pour patienter jusqu'à la sortie de notre compilation dont Matt Bower a signe à n'en pas douter l'un de sommets avec The Hex Of Ezra, épique et insidieux à la fois.




Quelques liens

- le site officiel de Wizards Tell Lies
- Wizards Tell Lies sur Facebook / Soundcloud / Gogoyoko
- chronique de l'EP The Occurrence sur IRM



Version originale

Des Cendres à la Cave : What can one find in your basement - or wherever your music takes shape ?

Matt : Wizards Tell Lies is essentially a post-produced studio project. The music and sounds are recorded all over the place and with various contributors but it takes shape in one room, on a computer (as I expect most music does these days). The space is littered with stuff that, given the nature of Wizards Tell Lies, is not that surprising and perhaps a bit cliched now I think about it ! The most interesting things in this space are a life-size anatomical model of a human skeleton (skull and torso) which is supported on a guitar stand, the objects I made for First Fold Records' Premier Pli Issue 2 journal, a painting I did at University of a man helping a victim who has been shot hangs on the wall and a few books with subjects ranging from alchemy and mysticism to quantum theory are piled on a desk. Of course there are the obligatory instruments and sound sources - guitars, children's percussion instruments, kids guitar, keyboard, computer, drum pad, portable record deck etc.

DCALC : If you had to associate your track to an image, what would it be ?

Matt : When the first Wizards Tell Lies CD was released on First Fold Records they would get the musicians on their roster to customise their own digi-paks. I had done an illustration of a young boy in a red coat walking into the Forest of Dark which I used on the cover. I try to keep that image in mind with each Wizards Tell Lies release.
DCALC : Occult and mystification gave direction last year to your EP The Occurrence. To tell stories and make the audience believe in it, is it part of your ambitions as a musician ?

Matt : Absolutely - it was great fun to do a kind of 'concept' record. The Occurrence came from a desire to record a bunch of tracks set in one universe with a clear narrative and with characters (Ezra Parker, 'The Shiverling'). Whether the story behind The Occurrence is true or not I don't think that matters. What I think is important is that music takes you somewhere else for a while and for Wizards Tell Lies it doesn't have to be a happy place. Music can evoke those stories that scared us as children or those concepts of magic, hauntings or horror that fascinate us as adults. That can be what is exciting about music. Listening to Primus as a kid and those funny narratives about race car drivers or over-confident cats, Tom Waits' incredible ability to scare or unnerve you with a story (What's He Building In There ? or Children's Story), scores for films like John Carpenter's The Fog, Danny Boyle's Sunshine, Kubrick's A Clockwork Orange are all influential on the desire to make music as Wizards Tell Lies. For me personally I love film, old horror stories, fairy tales and try to retain a childlike wonder of 'magic' places - forests, the sea and even outer space. I suppose that Wizards Tell Lies is a way of trying to create an audio narrative and conjure some of those images from those sources and ideas.

DCALC : Your new album The Failed Silence takes us to more contrasted places than its predecessors, mixing dark ambient, minimal electronics, tribal noise, gothic post-rock or psychedelic folk, but appears just as consistent in the growth of its general atmosphere. Did you have a guideline, a concept in mind from the very beginning ?

Matt : I think the way I approach each new Wizards Tell Lies release is to challenge something about the previous record. This could be the way it sounds, how it was recorded, how much time is spent tweaking and fiddling with the tracks, who takes part etc. There a few little signatures here and there across all the Wizards Tell Lies releases but I hope there is no repetition of ideas or structures - it is a tough project and is always a challenge and I think that if it wasn't, we wouldn't be doing it. The 'concept' for The Failed Silence came from an idea about imposing a forced hiatus on the music making. That obviously just didn't happen ! So that was the first part - we failed to remain silent ! The next idea was that I wanted to move the Wizards out of the Forest and send them out to sea and outer space and see what would happen to them in those contexts. Primarily I had an image in my head of a black tar-like sea with dark shapes of unknown horrors moving beneath its surface while constructing the album. This became a sort of template for the whole record really from Paralysed We Slumped Into The Gloom Of The Consuming Waters to Another Of Nauture's Treacheries. Even the tracks that had a domestic setting (To Him Who Had Been and We Are In Your House) had to be plagued by these 'horrors that move beneath the surface'. Nothing quite like bringing the horror into your home ! However unnerving that image is I wanted the record to offer some redemption and peace at the end. This is where the track Anabioein comes from. 'Anabioein' is a Greek word which means 'return to life' and this felt like an important and natural way to end the album. It seemed like a good way of signing off and saying 'bye' to the record.

DCALC : On To Him Who Had Been, English actor John Guilor recites a narrative monologue. How did this collaboration happen ?

Matt : I had written the words for To Him Who Had Been and myself and my usual collaborators had tried to narrate the track but it just didn't have the power that an actor could bring to it. I got in touch with Iain Cash who is a director friend of mine and asked if he knew any actors who would want to do it. He suggested two or three people and after listening to their demos I settled on John Guilor. It was such a pleasure working with him - he understands where Wizards Tell Lies is coming from and knew what the track needed. His voice has great authority and character and works so well with the music. One of the cool things about John (apart from being a really nice bloke) is that he has just been working with the BBC on the reconstructed parts 3 & 4 of the 1964 Dr Who serial 'Planet Of Giants' which is now available on DVD where he plays the 1st Doctor (originally played by William Hartnell) - and he is brilliant at it. Very proud to have him on this album. Matteo Uggeri from Italian experimentalists Sparkle In Grey also contributed to The Failed Silence. He played trumpet on To Him Who Had Been and Another Of Nature's Treacheries. I have been in contact with him since about 2004 (I think) and again, like John, he was so easy to work with and added the extra colour and texture that those two tracks required. He totally understands Wizards Tell Lies and I think that building these creative partnerships and friendships is so important to making music, art or whatever. Having people understand it and want to be part of it is an incredible compliment.

DCALC : From the dark forest in which took place the frightening events of The Occurrence to the anthropomorphic avatars (a hart, a fox and an owl) that you identify yourself to, you seem to have a fascination for the wild, which also reflects in the indomitable character of your music. This kind of return to "primal emotions" for you and your listeners, is it important for Wizards Tell Lies ?

Matt : Yes I think it is. That feeling you get by being in a forest on your own at night, the mystical and magic nature of the places I mentioned before (the sea, the forest, outer space) and the creatures or things that inhabit those places are such fascinating and exciting ideas. The avatars are kind of grounded in all that too - heavily influenced by The Wicker Man. There is something quite terrifying about people in animal masks in a horror context. In a way the idea of having these three avatars (Fox, Owl and Hart) keeps things nicely anonymous (up to a point) and enables me to have distance from the project and gives me 'characters' to play within the Wizards Tell Lies world. In a sense, Wizards Tell Lies could be anyone. This is fun. It has to be fun, and with a name like Wizards Tell Lies it can't be taken too seriously. Having said that, I am very serious about the music and the project as a whole.


DCALC : We don't know much about your label First Fold Records, except that it often features the refined collages of Gareth Courage, who made the expressionist covers of your three releases. Can you tell us more about your relationship with this structure's visual and musical aesthetics ?

Matt : First Fold Records was set up by Stuart Tonge (who performs and records as Papa November and one half of Pierre & Karlheinz) and he runs it with Ben Sadler (who records and performs as Them Use Them and the other half of Pierre & Karlheinz and is part of art group Juneau Projects). I used to work with Stuart's wife Katy (a musician and artist in her own right) years ago in a record shop and when we got back in touch many years later, Stuart asked if I would like to put an EP or album out through First Fold. I jumped at the chance and we have been working together ever since. The idea behind First Fold is that it is a collective of artists and musicians who are enthusiastic about making music and visual art. Gareth Courage is a key part of that and his art is such a strong element of First Fold's presence. Without First Fold's belief and encouragement in what Wizards Tell Lies is doing it probably would never have happened. I have them to thank for a lot - this interview definitely wouldn't have happened if you hadn't heard The Occurrence and having great opportunities like being able to contribute to Transmissions From The Heart Of Darkness is born from that relationship with First Fold Records and getting the music out there. They are a great group of people and it is a real honour being able to contribute to their output, be it music or visuals - it gives me an incredible creative drive to challenge myself and make the best stuff I can at any given time, and because of that it is very valuable.

DCALC : How are you going to spend your end of the world eve ?

Matt : With my family and have a laugh while listening to old exotica records. Might even have a beer.

DCALC : And if one survives, what are your plans for 2013 ?

Matt : Sorry to disappoint those believers in Mayan prophecies but the world will continue and remain a fascinating and challenging place. I will keep looking for magic wherever it may be and hopefully get another Wizards Tell Lies record out.

Propos recueillis par Rabbit

dimanche 25 novembre 2012

Brambles - Charcoal


Date de sortie : 22 octobre 2012 | Label : Serein

Un anglais, Mark Dawson, voyageur et installé à Melbourne, donne corps à un premier album. Un label exigeant et gallois, Serein, lève le voile sur cet objet désarmant. D'abord il y a le piano, qui éclaire et manoeuvre, limpide. Puis vient cette impression d'isolement, de cheminement solitaire dans un lieu anonyme, pourvu qu'il fasse nuit, le long des nimbes des réverbères ou face à des champs endormis.

Charcoal se loge à l'orée de l'ambient, et élabore sa fondation à partir d'arrangements acoustiques. Sur la forme, ce genre de terrain connait une exploitation continuelle, parfois de façon inodore, souvent de manière riche et renouvelée. Sur le fond, difficile de ne pas se fendiller légèrement pour laisser les brumes fragiles de Charcoal nous imprégner jusqu'au bout. Difficile également de trouver les mots justes pour raconter cet album. De l'enveloppe électronique on peut dire qu'elle esquisse des parterres savamment texturés. Si le piano décide de vous faire flotter le corps, traçant des horizons de battements ou des courbes d'éther, la matière pénétrante réside bien souvent dans l'usage des cordes.

A en croire les dires du label, cet album ne donne pas dans la mélancolie. Je me permettrai de ne pas être d'accord. Si le terme est galvaudé, le sens lui, a tout à voir avec les auréoles de doute qui émanent de la musique de Brambles. L'incertain et le flou, sillonnés de vapeurs neurasthéniques et de papillons noirs, planent en souverains sur les fissures qu'ouvre l'album. Alors oui, la tristesse est transcendée, lumineuse même, mais nullement inexistante. Le charbon et les ronces jamais ne mentent, au coeur de Charcoal, la poésie est noire ou n'est pas.

Au plan structural, la contribution des field-recordings doit être dignement soulignée. La dimension craquelée, végétale, parfois marine de l'objet réside précisément dans la place de premier choix qu'occupent les captures de sons naturels. La plus profonde estafilade est creusée dès le troisième titre. In The Androgynous Dark ou le temps qui s'arrête et vous avec, pour goûter à une lente brûlure au plexus solaire. Dans un écrin de bruissements et en une poignée de notes immaculées, Brambles écorche, bouscule et met à terre. L'enchainement avec Salt Photographs densifie l'emprise. Contemplatif et long en bouche, le morceau dissimule à peine une poignante ascension. Gracile et relevé de trainées de cordes, Pink And Golden Billows peut être situé, avec le final minimaliste Unsayable, du côté de l'errance désirable, de la nuit que l'espoir anime. A l'inverse Deep Corridor plonge dans l'ambient pur et saumâtre, qu'une sourde pulsation vient balayer. Seul de lointains murmures rappelleront l'auditeur au vivant. Du côté du sublime, achevons de citer To Speak Of Solitude, dont la majesté et l'absolue finesse ouvrent le disque, et Arête qui joue avec le vide et folâtre avec la grâce.

Ténébreux, feutré mais surtout très beau, Charcoal est de ces premiers jets aboutis comme rarement. Sous la poussière et les feuillages il est ardemment conseillé de faire étape.  

Manolito