mardi 26 août 2014

MALAÏSE - s/t


Date de sortie : 2 février 1944 | Labels : toute une tripotée détaillée plus bas

Une basse au cordeau, une batterie extrêmement sèche, une guitare qui ressuscite les pulsions morbides et les fulgurances hachées de John McGeoch, on a de prime abord l'impression d'avoir posé la main sur un inédit des Banshees. En moins pop et plus torturé toutefois, plus écorché aussi. Pour le reste, des intonations de la voix à celles des instruments, on se croirait dans les entrailles de KaleidoscopeJuju ou A Kiss In The Dreamhouse, triplette magique sur lequel le temps ne semble avoir strictement aucune prise. En revanche, il ne s'agit aucunement d'une simple copie carbone, les inflexions lo-fi et jusqu'au-boutistes, la saturation qui ornemente joliment la production et la très courte durée des morceaux montrent qu'il se joue ici bien plus qu'un bête hommage et que le groupe existe pour lui-même et pour ce qu'il veut faire passer. D'ailleurs, MALAÏSE aime aussi parfois s'emballer (Modern Colonies par exemple) et jette dans ces moments-là ses oripeaux post aux orties pour ne garder que le punk en rappelant qu'un Death To Pigs en fait partie (voire un et demi si l'on tient compte du fait que Julien Louvet officiait sur l'impétueux et formidable Live At Karachi) ou au contraire évacue le punk pour ne garder que le post par le truchement d'une guitare qui expose quelques arabesques délavées propres à The Austrasian Goat (Colors). Un côté mal peigné et renfrogné qui permet au trio de sortir de l'ombre des références pour marcher tout à côté. Une incarnation contemporaine qui reprend certes quelques stéréotypes mais qui n'en regarde pas moins droit devant. Alors ce nouvel éponyme reprend certes les armes du précédent mais va beaucoup plus loin : il suffit de comparer les deux versions de City Lights par exemple pour s'en convaincre et au final, on trouve peu de point commun - hormis le morceau lui-même - entre les râles rachitiques et pelés de 2013 et les chromes sombres mais rutilants d'aujourd'hui. Outre un remaniement de tracklist et quelques morceaux envolés au profit d'autres qui apparaissent, c'est bien d'une rénovation en profondeur dont il s'agit ici. La cassette rose éditée à 100 exemplaires s'est muée en beau vinyle et les morceaux ont gagné en muscles et en crocs tout en conservant intact leur pouvoir de sidération morbide déjà bien présent. 

Des ornementations nouvelles voient le jour, des digressions guitaristiques extrêmement froides, des intonations de voix fulgurantes et étranglées qui siéent parfaitement à ce post-punk habité - rappelant que Ciara Thompson vient de la soul (elle officie chez les Buttshakers, cousins lyonnais des Bellrays) et que les accointances entre ces deux genres a priori très éloignés ne demandent qu'à exister - tout cela contribue à renforcer le caractère éminemment cold de MALAÏSE et précipite l'album dans les plus sombres tréfonds du noir torturé. Les titres s'enchaînent rapidement et conservent leur vibration singulière, désespérée, ça ne rigole pas et ça ne veut surtout pas rigoler mais c'est aussi sacrément bien écrit. De l'urgent To Catch A Thief en ouverture au martial Men Of Nothing qui clôt un album décidément trop court, il est bien difficile de trouver la moindre scorie qui pourrait dénaturer la tension qui habite MALAÏSE. La basse déverse imperturbablement ses ondes sur les entrelacs secs et malingres de la guitare, la batterie accompagne tout cela idéalement et dans ces conditions, la tessiture profonde de la voix peut venir hanter le moindre recoins de ces blocs de charbon qu'elle seule éclaire. On pourra bien sûr reprocher le manque d'originalité de l'ensemble et arguer que tout cela a déjà été entendu mille fois mais qu'importe puisqu'on a rarement entendu mieux et puis, à bien y regarder, on voit bien que le mastering (encore une fois parfait) de Reto Mäder a du mal à contenir le souffle du trio. Un souffle qui s'échappe du moindre interstice, qui recouvre tout et qui vient de loin, d'une part enfouie et invisible dont ces trois-là inondent leurs morceaux. C'est que cet éponyme extrêmement écorché exsude nombre de poussières de vie alors même que le propos est majoritairement morbide. Quelque chose comme un beau paradoxe qui confère au disque un truc bien à lui, impalpable peut-être mais néanmoins bien là. On a parfois l'impression que la musique dépasse complètement le groupe, qu'elle n'est pas préméditée et cela donne à MALAÏSE un côté tout à la fois rageur et habité, ce qui n'étonnera pas les oreilles déjà sensibilisées à Austrasian Goat ou Death To Pigs. Personne ne triche ici et la musique ne découle pas d'une quelconque pose. Elle advient et c'est tout.

Quoi qu'il en soit et même si vous n'avez pas trouvé la force de lire tout ce qui précède, sachez que l'album est disponible dès maintenant en "name your price" via bandcamp ou bientôt en vinyle chez Impure Muzik, Deviance, 213 Records, Acide Folik ou encore La Face Cachée et qu'une écoute vaudra toujours mieux qu'un long discours. Puisqu'il va de soi que la rage désespérée de MALAÏSE devrait provoquer quelques remous sous votre épiderme.

Obsédant.
leoluce


vendredi 1 août 2014

Deep & Dark Download of the Day : Vuyvr - Incinerated Gods EP


Un an et demi après la révélation d'un Eiskalt dont les 9 titres véloces et belliqueux faisaient un sort au black metal canal historique des aïeux norvégiens à coups d'incursions mélodiques, d'incessantes variations rythmiques, de breaks poisseux et de saillies brutales héritées des racines sludge, doom ou post-hardcore des guitaristes Diogo Almeida (Rorcal) et Michael Schindl (Impure Wilhelmina), les Suisses de Vuyvr sont de retour avec un EP enregistré live à Genève et enfoncent le clou.

Passage de témoin entre l'ancien batteur Roderic Mounir (Knut), à l'œuvre sur Devour dont le tempo s'effrite au profit d'une atmosphère pesante et saturée aux riffs marécageux, et le nouveau Bastien .C. Anthony (Lost Sphere Project, Colossus Fall, Forever On Edge) sur les trois titres qui le précèdent, ce nouvel opus dispo en vinyle 12" chez Throatruiner Records et Blastbeat Mailmurder constitue surtout la confirmation d'un rejet des carcans qui voit désormais la sauvagerie du trio s'exprimer sur un format plus constamment développé (5 minutes par morceau en moyenne).

Les nuées ardentes de guitares abrasives et autres martèlements forcenés d'une batterie à la Scandinave ouvrent ainsi régulièrement leurs funestes abîmes de violence cathartique à des lignes plus claires lors de ruptures où la tension larvée le dispute au fatalisme des mélodies (Spring Of The Jordan), tandis que le grunt torturé de Michael Schindl demeure au second plan, scandant sa rage et sa douleur sous un déluge de trémolos de guitares et de blast beats annonciateurs d'apocalypse (Hate Is A Black Hole), la marche doomesque et désespérée en seconde moitié d'Infected Water embrassant avec solennité cette triste issue.


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mardi 29 juillet 2014

Deep & Dark Download of the Day : Martin Fish - Go Back To Sleep EP


Rompu aux installations d'art contemporain et autres illustrations sonores pour pièces de théâtre ou documentaires, le Montréalais Martin Fish nous offre au téléchargement cet EP mettant en exergue deux des plus belles réussites de l'album Push The Little Daisies également sorti au mois de mai. Artworks jumeaux aux effets miroir intrigants, paysages mentaux sombres ou pastel, tantôt innocents ou hantés, où des friches industrielles côtoient glitchs oniriques et piano solennel, les deux sorties se fondent donc l'une dans l'autre. Mais au minimalisme acousmatique du reste du LP, agrémenté de jams rock singuliers le temps d'un N.O.Z.E.R.O télescopant post-punk, électronique avant-gardiste et musique de chambre contemporaine, se substitue sur les deux titres de ce Go Back To Sleep un véritable maelstrom de sonorités organiques et hachées laissant augurer d'une direction nettement plus déstabilisante pour les sens dans les futurs travaux du Canadien.

Sur Flavour N, d'étranges pulsations déstructurées aux éclats de beats saturés sous-tendent le spleen troublé d'un piano épuré, tandis qu'Orphans fait naître d'un marais de drones insidieux une micro-épopée de basses fréquences battant les tempes tel un métronome hypnotique sur fond de distos discordantes. Deux morceaux aux contrastes saisissants, où les pulsions se frottent à la mélancolie d'un rêve en rémission et aux remparts de la raison. Deux puits de mystère testant les limites de notre imaginaire et qui, pris à part comme au sein du disque qui a su les dompter, devraient vous fasciner durablement.


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lundi 28 juillet 2014

Deep & Dark Download of the Day : Girl 27 / Trisha Hewe Saile - Split


Nouvelle incarnation de l'infatigable Crowhurst (qui sortait encore tout récemment en compagnie du chicagoan Auditor le dépressif et grondant Suppression, monolithe de glace en fusion) dédié aux enregistrements solo et autres collaborations sous le manteau de Jay Gambit qui ne peut humainement pas éditer tout ce qu'il couche sur bande à longueur de temps, on doit déjà à Girl 27 pas moins de trois sorties en libre téléchargement ce mois-ci via Bandcamp. Enregistrées entre 2011 et cette année, deux d'entre elles sont le fruit des expérimentations autarciques du Californien (And I Hope Nothing Hurts You More... tout en déferlantes d'échardes en papier de verre et d'oscillations saturées ; The End et son unique piste de 42 minutes aux élégies de fin de monde oniriques et radioactives) mais c'est à sa rencontre avec un autre droneux de Chicago que l'on a choisi de s'intéresser aujourd'hui.

Lui-même propagateur pour le moins généreux d'albums à prix choisi, Trisha Hewe Saile est en effet sur la même longueur d'onde que notre stakhanoviste harsh noise favori avec ce split évoquant l'atmosphère d'un film d'épouvante spatiale façon Alien premier du nom. Avec ses nappes magnétiques grouillant de vibrations sci-fi, The Endless Joke signé Girl 27 nous plonge d'emblée dans la salle des machines suintante du Nostromo, à ramper sous les projections de gaz à haute pression dans une obscurité à couper au couteau pour échapper à quelque créature insaisissable dont la claustrophobie des drones de synthés induit la présence à chaque pulsation. Quant au morceau sans titre du sus-nommé THS, il imite le sas dépressurisé qui laisse entrer le vide et suspend les secondes avant de relancer la tension au rythme des percus cinématographiques et des radiations malfaisantes.

On vous laisse évidemment libres d'y voir quelque chose de plus en rapport avec la cover orientale au regard des plaintes arabisantes à peine audibles qui résonnent à la fin d'Untitled, mais avec Crowhurst et sa nébuleuse de bruitistes apocalyptiques, le film de monstre marche toujours assez bien !


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jeudi 24 juillet 2014

Deep & Dark Download of the Day : Adderall Canyonly - Zoonzeezock EP


Un drôle de touche-à-tout le patron du passionnant label Field Hymns, en témoigne ce nouvel EP où s'enchaînent de façon souvent abrupte les chutes d'enregistrement retrouvées lors d'un déménagement sur diverses cassettes puis dépoussiérées et offertes avec le sixième numéro du fanzine digital Wyrd Daze plus tôt dans l'année.

Brassant des influences qui vont de la kosmische musik (versant déliquescent et tout orgue en avant sur Never Let Me Go) et de la motorik (Tomorrow, Yesterday) à la musique de synthés des années 80 dopée à la funk (Battery Bad) ou au proto-hip-hop (Hello, Goodbye) en passant par l'électro lounge-goth décadente de feu Add N To (X) (A Nun Story) dont l'Américain perpétue surtout l'héritage sous son second alias Oxykitten, les morceaux qui composent ce nouvel Zoonzeezoc en disent long sur le parcours éclaté de Dylan McConnell et sur son appétence décomplexée pour toutes sortes de chemins de traverse - citons la country-folk lyrique de Punk Rock Xmas peu à peu rattrapée par son background de drones vintage, ou le dowtempo saturé de Prepared Awakeness sur lequel une improbable guitare à la Hendrix surplombe un beat ambient-techno sur fond de synthés dada distordus, avant de muter sans crier gare en contemplation électro-acoustique pour nappes de reverb bucoliques et volée de mouettes en rut.


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mercredi 23 juillet 2014

Earthling Society - England Have My Bones

Date de sortie : 01 août 2014 | Label : Riot Season 

Un souffle singulier chargé de vapeurs psychotropes s'élève en volutes épaisses à la sortie des enceintes. On a tôt fait de l'inhaler et ça grandit sournoisement dans la boîte crânienne. Ainsi, centré sur soi-même et l'espace immédiat, on est tout à la fois ici et ailleurs, maintenant et à une autre moment. Earthling Society se meut en cercles concentriques : les motifs de guitares, les chœurs spectraux, les percussions patraques, tout cela s'approche puis s'éloigne à la manière du ressac. Chargé d'échos en provenance directe du navire amiral Hawkwind, England Have My Bones est sans doute l'un de ses descendants les plus flamboyants. Comme si le temps s'était arrêté lors des '60s agonisantes, légèrement crispées et en descente d'acide mais tout de même encore bien perchées. Mais ce n'est pas tout. Earthling Society vénère également Alice Coltrane, à tel point qu'il reprend son fabuleux Journey Into Satchidananda. Tout en restant lui-même. On retrouve certes les motifs vaporeux et les arabesques languides de la pièce originale mais dans une version bestiale où la fuzz conquérante tente de réveiller une rythmique amorphe et calcinée. Quinze minutes paroxystiques envoyant le groupe dans l'espace, au beau milieu d'une nébuleuse au cœur nucléaire et aux bras circulaires aérés. Quinze minutes sidérales mais encore plus sûrement sidérantes qui, tout en restant fidèles à ce dont elles s'inspirent, s'en éloignent pourtant fortement pour mieux y revenir, eu égard au final où un ersatz très convaincant et omniprésent de sitar converse joliment avec des ondes sans doute issues d'un insaisissable thérémine. Bref, il y a également du Ravi Shankar dans England Have My Bones. Un drôle de mélange pour résumer, dont on n'effleure pour l'instant que quelques mètres-étalons mais qui montre bien, tout de même, ce qu'il se trame ici. Des emprunts, un hommage et surtout un esprit d'ouverture salutaire. Puriste, Earthling Society mais aussi curieux. Une mixture au final très personnelle.

Il faut dire que le groupe n'est pas une réunion de jeunes premiers ayant tout à prouver. England Have My Bones est le huitième album de cette intrigante Société apparue en 2004 à Fleetwood, «the most un-Kosmische areas of North West England» pour reprendre les mots de leur label, le toujours inspiré Riot Season. En outre, «Earthling Society was formed with the intention of creating music influenced by their heroes Funkadelic, Ash Ra Tempel, Can, Amon Düül II and Hawkwind» et s'il foule aux pieds, encore aujourd'hui, ces contrées-là - atteignant indiscutablement son but - associer Funkadelic aux autres formations citées montre que le groupe, dès le départ, avait non seulement bon goût mais aussi une certaine originalité. Une originalité qui s'exprime aujourd'hui encore, dès cet Aiwass inaugural, long rituel tribal aux chœurs étranglés où les circonvolutions guitaristiques s'opposent à un lit de sitares aliénés et montrent que le groupe cherche à s'échapper. De son corps peut-être, de sa ville sans doute mais plus encore du monde entier. Onze minutes stratosphériques durant lesquelles le temps s'arrête et le cortex part à l'aventure dans les limbes, jusqu'aux ultimes frontières de l'espace connu pour allègrement les dépasser. Psychédélique, fuzzy-plombé, d'une belle densité, le space rock d'Earthling Society se dévoile lentement, renfermant une multitude de détails de prime abord bien cachés : les arabesques du clavier, le mouvement des ondes qui passe d'à-pic en mornes plaines en un instant, le grain des guitares perverties par un bon milliard de pédales d'effets, les larsens passant d'une enceinte à l'autre pour se repositionner au milieu et tutti quanti. Dès lors, England Have My Bones n'a beau dévoiler que quatre pauvres morceaux (deux par face), chacun montre une telle richesse que les écoutes répétées n'empêchent pas d'y dénicher en permanence quelque chose d'inattendu. Il y a beaucoup à explorer là-dedans, ce qui est somme toute assez normal pour un groupe qui a fait de l'exploration son moteur principal.

Pour preuve, Tortuga, deuxième morceau qui tranche avec les trois autres : du chant et non plus des chœurs, une mélodie décontractée provoquant une ambiance rêveuse alors qu'elle était jusqu'ici plutôt flippée, un titre qui emmène Earthling Society aux frontières de ce qu'il recherche habituellement et qui se termine par une petite ritournelle de manège enchanté. Pourtant, là aussi, le groupe excelle, y compris quand il retrouve quelques instants sa science du riff plombé de l'espace, un îlot de sauvagerie qui ne suffit néanmoins pas à cabosser l'ensemble. De toute façon, ces riffs-là ont l'honneur du dernier morceau éponyme, le très court (quatre pauvres minutes et des poussières) England Have My Bones, supernova de basses massives et délires en six-cordes qui se tait subitement au bout d'une minute trente pour laisser la place à quelque chose de plus bucolique et apaisé, belle pause qui elle aussi casse le paradigme et nous prend la main pour nous ramener définitivement sur Terre. C'est alors que l'on se rend compte à quel point nous étions haut et loin. Les hymnes psychédéliques et hirsutes d'Earthling Society s'adressent en priorité au voyageur intergalactique qui sommeille en chacun de nous, alors pourquoi refuser la balade à laquelle England Have My Bones nous convie. Fermez les yeux, ouvrez vos chakras, ça y est, vous êtes déjà ailleurs.

Saisissant.

leoluce