mardi 9 décembre 2014

Evan Caminiti - Coiling


Sortie : 21 octobre 2014 | Label : Dust Editions

Evan Caminiti en est à son sixième album et, pour être honnête, la majeure partie de sa discographie est étrangère à l’auteure de ces lignes. Là où on le connaît un peu mieux cependant, c’est au sein du groupe qu’il forme avec un confrère tout aussi brun et barbu que lui, du nom de Jon Porras. Barn Owl donc, dont le dernier album comptait parmi les plus passionnants de l’année 2013 et dont les lives ne s’oublient pas facilement, voit depuis longtemps ses deux membres construire des projets solo conséquents. Après le récent Light Divide de Porras sorti en mars dernier, Caminiti réalise Coiling, élaboré à partir de pièces composées sur ces deux dernières années. Annoncé comme un avant-goût d’un album à venir en 2015, le disque n’en est pas moins une création à part entière, courte mais autonome, et particulièrement délectable. 

Coiling ne porte ni complètement sur l'ambient, ni vraiment sur le drone, ni sur une forme plus rythmique de musique électronique. Pourtant, le Californien mobilise le tout, jouant sur les fréquences grésillantes, égrenant les battements comme autant de signaux électriques dérégulés et tapissant l’espace de couches lancinantes. Les éléments se fondent les uns dans les autres comme pour nous empêcher de distinguer les subtilités de l’imbrication. Tranchant avec le plus lumineux et superbe Dreamless Sleep sorti en 2012, les composantes mélodiques s’articulent dans une infinité de variations charbonneuses, tandis que les orages de textures se parent de chatoiements stellaires. Si le rendu peut se prévaloir légitimement d’une écorce organique, presque orchestrale, la trame du disque se situe sur le terrain mécanique, du côté de la machine, de la répétition stoïque et de l’enchainement implacable. 

Comme en d’autres lieux Caminiti se plait à ancrer ses titres dans des logiques répétitives, dessinant des tunnels âcres de fumées droguées dans lesquels le cerveau s’engouffre lentement, bercé par les palpitations rythmiques, aussi inquiétantes que régulières. Starve et ses syncopes rachitiques, environnées de colonnes de gaz délétère, illustre bien cette volonté de perdre l’auditeur dans des corridors de psalmodies, tout en lui susurrant à l’oreille des promesses tentatrices. A cette ambivalence répond justement le titre qui suit, Tied Limbs, à l’image d’une autre facette de l’album, celle qui ne s’embarrasse pas de paradoxe et qui plante dans la poitrine la pleine beauté des nappes mélodiques. Quant à Night Phase, qui clôture l’album avec des visions d’animal-mirage plongeant dans le noir velouté d’un bord de route, il réconcilie l’hypnose poisseuse et la majesté surplombante. Cette description des trois derniers morceaux  du disque – ça aurait pu être les trois premiers – pour insister sur la substance attractive, singulière et admirable dont il est fait. 

Manolito


dimanche 23 novembre 2014

Positive Centre - In Silent Series


Date de sortie : 17 novembre 2014 | Label : Our Circula Sound 

Tout comme Stroboscopic Artefacts, Our Circula Sound se fait plutôt timide pour ce qui est des sorties longs formats. Et c'est peu dire, puisque depuis 2010 (lancement du label, par un certain Sigha, pas forcément méconnu du bataillon...), aucun LP n'a vu le jour, face à pas moins d'une douzaine d'EPs. Exception faite depuis ce mois de novembre avec le nouveau venu In Silent Series, qui laisse une fois de plus la parole à Positive Centre, cette fois via long format et qui espérons-le, se fera l'éclaireur d'autres releases de cet acabit. Mike Jefford est un accoutumé du label, puisque toutes ses sorties connues y sont référencées. Inutile de préciser alors que si vous ne suivez pas l'actualité de OCS, il y a peu de chances que vous connaissiez le type.

En l'espace de seulement trois sorties dispatchées sur une période d'un an, l'Allemand réussit à imposer un style relativement unique, subtil, produit d'une techno allégée en bpm, de brutalité maîtrisée et de joyeusetés en tout genre. Le schéma est on ne peut plus simple, cet album n'est pas pensé pour déchirer un dancefloor. Force est de constater qu'il se revendique plus comme le prêcheur d'un combat intérieur, personnel et viscéral, parfois simplissime mais radicalement efficace (le très impressionnant et épuré Become the Surface) ou bien drogué à grands coups de drones très justement arrangés (à certains moments outrageusement pesants d'ailleurs, mais c'est ça qu'on aime). Le genre de sauce épaisse aux nuances de couleurs limitées qui se tâte à bifurquer une bonne fois pour toutes vers le noir pur et dur. Mais là n'est pas vraiment la question, aussi juste et ahurissante cette obscurité soit-elle. 

Le caractère résolument dark et "aventureux" de cette techno à laquelle on nous habitue depuis pas mal d'années déjà ne défini en rien l'empreinte que laisse Positive Centre derrière lui. Il semblerait que le bonhomme ait eu l'intelligence de ne s'inspirer que du meilleur des sorties actuelles pour accoucher d'un objet étonnement narratif sous ses grands airs de pachyderme en mutation constante. Une dynamique répétitive remise en question au fil des morceaux, ces derniers étant en définitive relativement contrastés compte-tenu du style.

À n'en pas douter, James Shaw a parié sur le bon cheval pour inaugurer le premier long format de sa structure. Un premier essai qui frôle l'excellence, né des mains d'un orfèvre dont on espère une reconnaissance rapide. Au vu des fréquentations de Mike Jefford (qui dit Sigha dit Shifted notamment), il y a fort à parier que ce dernier se fraye un chemin assez aisément parmi une foule de producteurs "émergents" pour lesquels la techno est devenu un terrain d'expérimentation à part entière (on pense alors à SHXCXCHCXSH, Eomac, Ulwhednar chez Northern Electronics...) tant ce qu'il a à nous offrir bouscule les dictats du genre. Nous n'avions pas réellement de craintes quant à l'annonce de cette sortie, pour autant la claque n'en est pas moins sévère.

inoui


samedi 15 novembre 2014

DEFCE - Surface Tension


Date de sortie : 10 novembre 2014 | Label : Ohm Resistance

De prime abord, à l'issue d'une écoute à la volée, on a l'impression que Surface Tension n'est qu'un bloc monolithique et sans finesse. Il distille néanmoins bon nombre d'éléments qui accrochent l'oreille tout du long. Quelques beats tellement épileptiques qu'ils en deviennent hypnotiques, des nappes distordues et imposantes ou un vague canevas déviant qui avale la lumière pour ne restituer que l'ombre. Ce sont ces mêmes éléments qui, un peu plus tard, poussent les mains à pianoter une nouvelle fois sur le clavier pour tracer le chemin numérique qui aboutira au bandcamp d'Ohm Resistance. La deuxième écoute et toutes les suivantes montrent alors à quel point il ne faut jamais s'arrêter à la première. Monolithique, Surface Tension l'est assurément. Sans finesse, aucunement. Premier manifeste signé DEFCE - duo réunissant Jonathan Baruc aka Create Her aka DeQualia (co-fondateur du netlabel new-yorkais End Fence) et le plasticien "hyper-surréaliste" Clement Van Holstein aka SHVLFCE - ce bloc abstrait extrêmement sombre tente de définir un nouveau courant musical que ses créateurs nomment "DRUMCODE". Méfiance tout de même. Le paysage musical actuel est déjà suffisamment surchargé en étiquettes, chacune représentant l'infime variation d'une entité souvent plus générique que l'on pourrait également rattacher à un courant lui-même beaucoup plus large. Bref, même si on en use et abuse, on n'aime vraiment pas ça, ce qui est, on le conçoit, un sale paradoxe. Quand, en plus, c'est l'artiste lui-même qui se l'adhésive sur le front, on s'attend à une musique bien trop occupée à respecter les tables de la Loi dans une tentative totalement vaine de sonner différemment pour laisser affleurer l'émotion. Pourtant, encore un sale paradoxe, on aime aussi beaucoup les disques prototypiques. Mais assez parlé de soi, drumcode donc. En gros, des beats avoisinant invariablement les 185 bpm, portés par une grosse caisse au centre, point névralgique d'une arborescence qui s'éparpille en milliers de micropercussions et surtout, tout autour, des nappes, des sons et des bruits qui portent bien haut les couleurs du spleen synthétique et revendiquent la désespérance de la machine. Dans un premier temps, on en prend plein la gueule. Puis assez rapidement, on se retrouve à converser avec les araignées qui peuplent la boîte crânienne. Non content de faire mal physiquement, le drumcode fait tout aussi mal psychologiquement. Ce qui n'est tout de même pas si nouveau. Des musiques jusqu'au-boutistes, on en trouve plein dans les pages de ce blog.

Oui, mais voilà, DEFCE sort chez Ohm Resistance, label qui sait de quoi il parle et lorsqu'on lit que Surface Tension "is one of the deepest masterpieces in [their] house", on se dit d'abord que l'on tient-là quelque chose et surtout, que l'on est foncièrement d'accord. On aura rarement entendu amalgame drum'n'bass industrialo-noise-technoïde si implacable, y compris au sein des productions estampillées du vénérable logo brooklynois, ce qui n'est pas un mince exploit. DEFCE, c'est un peu les fulgurances sévèrement noires de Scorn qui croisent le fer avec les abstractions majestueuses de SIMM, les canevas élégants de Bojanek & Michalowski bousculés par la vision sans concessions de Submerged. Surface Tension est totalement Ohm Resistance, rappelant à la fois son versant électronique et sa volonté d'ouverture. Surface Tension est aussi totalement réussi. Cette évidence saute au visage à l'écoute de titres de la trempe de Northern Solace, January ou Lilac Requiem. Longs, rampants et sans issue, leurs pulsations cardiaques s'accrochent aux tympans puis s'attaquent au cortex à grands coups de lames de fond abstraites. Samouraïs synthétiques, ils coupent et tranchent, zèbrent l'espace de leur gestuelle guerrière savamment chorégraphiée. On danse les bras en l'air mais on est très vite accueilli par une pluie d'estafilades. C'est à la fois complètement cérébral et totalement décérébré : les beats nous emmènent loin du corps mais la répétition nous y ramène irrémédiablement et les morceaux finissent pour nous y enfermer à double tour. Atmosphérique mais aussi mathématique et surtout complètement disloqué, Surface Tension effectue un grand écart improbable. Il semble arpenter un chemin tout en marchant dans la direction contraire : on le croit massif, il se montre léger, on le conçoit aéré, il se révèle au contraire extrêmement dense et on est assailli de sensations antagonistes à son écoute. Un peu perdu, on se rabat sur la tracklist pour savoir où l'on se tient et on se retrouve toujours ailleurs et à un autre moment. C'est là le côté monolithique susmentionné. Pourtant, à bien y regarder, les morceaux ne sont pas à proprement parler gémellaires, DEFCE chaussant parfois ses bottes de sept lieux pour arpenter un relief accidenté au pas de course (Helial Harvester, Phyllum Roller ou MAO-A par exemple) alors qu'il peut se montrer relativement calme et introspectif l'instant d'après (Decisive, The Subject, Dipole ou encore l'implacable Drone Towel) tout en étant en permanence torturé.

L'écoute de Surface Tension provoque un ouragan dans le crâne, elle peut même se montrer épuisante lorsqu'on l'envisage d'une traite. Intransigeant, en permanence noir et déshumanisé tout en provoquant plus d'une fois de sacrés frissons sous l'épiderme, le monstre de bakélite hypnotise. Complètement captif, on a bien du mal à se détacher du faisceau abstrait et aliénant de son crépusculaire soleil noir. On en deviendrait presque diptère.

Puisqu'au final, il s'avère impossible de briser le drumcode.

"Masterpiece" ? On n'en est pas loin en tout cas.

leoluce

Deep & Dark Download of the Day : Monotrio / Synthetic Silence - Opportunity


Comment ne pas revenir encore et encore au netlabel russe GV Sound quand chaque mois y recèle son lot de totales réussites, toujours en libre téléchargement ? Cette fois, à défaut d'avoir eu le loisir d'explorer en entier la gargantuesque compilation Deep In Space Vol​. III que vient de lâcher l'écurie des Astral & Shit, Paul Minesweeper, Rec008 ou autre Item Calligo, et sur laquelle on retrouve notamment des inédits de l'excellent A Bleeding Star et d'Emerald Rustling dont on reparlera bientôt, on décolle pour une galaxie aux lois physiques bien différentes de celles qui nous régissent, en compagnie d'Alex Ander/Monotrio et Ilya Ryazin/Synthetic Silence, Russes de leur état comme la plupart des pensionnaires de cette humble structure au rythme de publication stakhanoviste.

Au programme, six titres en collaboration plus un morceau chacun histoire de cerner qui fait quoi : à Synthetic Silence les fantasmagories ambient ténébreuses et grouillantes de fields recordings déformés, à Monotrio le drone kosmische foisonnant de blips futuristes et abstraits. Deux facettes qui commencent par se jauger sur l'épuré [вьери] (ne nous demandez pas comment ça se prononce) avant de se défier sur [BAKa] où basses fréquences rampantes et distorsions stellaires prennent tour à tour le dessus dans un ballet de grondements saturés et de pulsations aux élancements aigus, puis de se phagocyter l'une l'autre sur un [snow - pulses] en constante mutation, étrange cut-up psychédélique dont les samples d'une autre dimension passés au filtre analogique jouent une drôle de pièce de théâtre gothique dans le cratère polaire d'une lune oubliée.

Passé [Океан ЖЖЖжжжжжжж --- 7], odyssée cosmique sans queue ni tête évoquant l'errance de quelque vaisseau spatial dont l'AI aurait perdu la boule, puis les deux partitions solo de nos excentriques astronautes en quête d'un terrain d'entente, il faudra donc attendre le final [Caterpillar] pour voir les deux univers s'interpénétrer dans un foisonnement de lignes hypnotiques et baroques où chacun parvient enfin à dompter les élans de l'autre, crissements synthétiques discordants agencés en boucles géométriques et bourdonnements magnétiques suintant en flux constants leurs radiations obsédantes. Brillant.


Télécharger Monotrio / Synthetic Silence - Opportunity

jeudi 13 novembre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Engine7 - The End Of Faith EP

 

Remontons le temps de quelques semaines du côté du très productif netlabel électronique Section 27 pour s'intéresser à cette première sortie en 6 ans de l’Écossais Alan McNeill, passé par les rangs de l'écurie Herb Recordings de son compatriote Craig Murphy (aka Solipsism, dont le nouvel album Thoth Machine vient de voir le jour chez Databloem) le temps du LP Me, But Perfect aux élans électronica lyriques et luxuriants en 2008 avant de disparaître des radars pour mieux se réinventer en duo, en compagnie de la vocaliste Marie-Claire Lee, avec une mixture de synth-pop onirique et de disco-pop du côté obscur.

On peut entendre ici quelques extraits du résultat, à savoir l'album The Glorious Revolution qui devrait paraître d'ici la fin de l'année si un label veut bien avoir le flair de s'en mêler. Il se pourrait donc que The End Of Faith constitue, pour un moment du moins, la dernière sortie "solo" du bonhomme, que l'on n'aimerait pas pour autant voir lâcher cette inspiration IDM/ambient qui lui va si bien. Nappes de percussions cristallines aux mélodies glitchées, basses sourdement pulsées, beats épileptiques déréglés et tambours martiaux dont les chassés-croisés s'intensifient sur 4 minutes denses et hypnotiques, Repetitive Brain Injury semble donner le ton et pourtant on ira de surprise en surprise au gré de ces quatre titres, déboussolé par les rythmiques cybernétiques et les cliquetis entêtants d'un vertigineux jeu de miroirs cosmogonique (A Few Remaining Moments, seul morceau où se font entendre les vocalises discrètes mais lancinantes de Marie-Claire) ou balloté avec douceur par les idiophones et synthés éthérés de Blanket pour finalement léviter sur le lit de battements tachycardiques d'une élégie dronesque aux harmonies troublantes (le magnétique The Wind Among The Reeds).

Un petit bijou, qui laisse de l'espace au mystère sous le foisonnement étonnamment limpide de ses abstractions cinématographiques tour à tour ferventes ou crépusculaires.


Télécharger Engine7 - The End Of Faith EP

mercredi 12 novembre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Girl 27 / Dreamcrusher - Split EP


Du bruit générateur d'images mentales ce soir, avec l'association de deux des harsh-noiseux les plus talentueux de l'underground ricain. Le Californien Jay Gambit aka Crowhurst, nos lecteurs le connaissent désormais de longue date (cf. ici, ou encore un peu plus loin, au fond du trou), y compris pour ce nouveau projet Girl 27 dont on avait déjà parlé à l'occasion d'une précédente joute moins bruyante mais anxiogène à souhait avec le Chicagoan Trisha Hewe Saile. Quant à Dreamcrusher de Wichita dans le Kansas, il nous avait déjà gratifiés cette année d'une triplette de sorties power electronics haineuses et saturées (cf. son Bandcamp).

On s'en doutait un peu, la rencontre de ces deux pourfendeurs de tympans ne pouvait que faire des étincelles, du genre de celles que provoque la friction d'une scie électrique sur une enclume rouillée. Pour autant, Girl 27 pas plus que Dreamcrusher ça n'est jamais seulement du bruit, et du crescendo cauchemardé du premier sur un Night Tremors évoquant la crise d'épilepsie de quelque monstre d'outre-espace dans un sas en pleine décompression, aux radiations abrasives du second avec un Circle Of Shit aussi nauséeux, mystique et abstrait à la fois que son titre le laisse imaginer, on est surtout surpris de la puissance d'évocation qui habite cette musique sans concession sur la durée d'un simple deux-titres.


Télécharger Girl 27 / Dreamcrusher - Split EP