dimanche 15 mars 2015

CONVULSIF - CD3


Date de sortie : 03 avril 2015 | Label : Get A Life ! Records

De prime abord, si l'on s'en tient au line-up (Jamasp Jhabvala, violon et électronique ; Christian Müller, clarinette et électronique ; Loïc Grobéty, basse et chant ; Maxime Hänsenberger, batterie), on s'attend à ce que des mélopées voluptueuses s'échappent des enceintes et recouvrent l'espace d'un tapis électroacoustique élégant et charnu. On attend du jazz. En revanche, pour peu que l'on s'en tienne à la jaquette, on se demande si les neurones n'ont pas fait fausse route. La tache de Rorschach qui l'ornemente précipite plutôt l'esprit dans les contrées sombres des étagères, là où l'on range les disques crispés et méandreux (le noir et le gris de la créature qui se tient-là rappellent d'ailleurs plus ou moins ceux du Temple Of The Morning Star de Today Is The Day). D'autant plus que le line-up précité se cache sous le patronyme de CONVULSIF. Envolé le jazz, place aux spasmes et aux incantations. Et c'est exactement ce que donne à entendre la Part 1. Mouvante et martelée, elle entame une fuite en avant définitive vers l'anéantissement d'un mur invisible qu'elle seule voit. Elle peine à refréner les ondes stridentes qui s'en échappent, violon et clarinette hurlant de concert, la batterie et la basse tabassent tout ce qui bouge et nous avec. La clarinette tente un solo, surnage un instant mais se retrouve impitoyablement noyée dans la masse et subitement, ça s'arrête. Le silence larvé qui envahit la piste met en exergue ce que l'on vient d'entendre et se montre tout aussi bien vu que bienvenu. La tension est maintenue et amène idéalement la Part 2, répétitive et endémique, portée par une basse martiale constituant l'ossature autour de laquelle s'enroulent tous les autres instruments. Jusque-là, la musique se tenait debout, dans une course effrénée contre le temps et maintenant, elle rampe et fait corps avec lui. Tout cela se montre un brin aliéné au même titre que la voix dérangée qui hante la Part 3. Un cri ? Une complainte ? Un mantra ? Un truc pas net en tout cas, qui s'insère parfaitement dans le maelstrom fuselé se tenant en-dessous. Rien à voir avec le drone sépulcral qui suit et encore moins avec la Part 5, sans doute la plus structurée, peut-être aussi la moins surprenante. Car c'est bien quand CONVULSIF efface le cadre qu'il accapare, dès qu'il devient carré, une part du mystère s'enfuit. Toutefois, les riffs de basse laissent rapidement la place à un beau bazar et on retrouve bien vite le vortex grouillant qui constitue l'ordinaire de ce CD3 assez impressionnant. Cinq titres, ce n'est peut-être pas beaucoup mais leur intensité est telle qu'en mettre plus s'avère inutile.


Comme son nom l'indique, deux autres albums ont précédé celui-ci et chacun a visé le mélange des genres, dans des styles certes différents mais dans l'amalgame avant tout. Territoire musical hérissé accueillant qui veut participer, CONVULSIF cultive l'improvisation et s'impose un dogme : garder la même composition mais la métamorphoser en fonction du line-up, des arrangements et des aspirations de chacun. Et là où on l'on pouvait encore trouver quelques parties acoustiques sur les CD1 et 2, le 3 ne conserve aujourd'hui que l'électricité. Clarinette et violon amplifiés subissent nombre d'effets, l'électronique déborde et la basse titanesque n'est jamais esseulée dans les compositions-improvisations de CONVULSIFLoïc Grobéty, tête pensante du projet et seul maître à bord explique d'ailleurs avoir stabilisé le groupe autour des membres actuels puis creusé l'exploration du métal extrême. Il en résulte quelque chose de plus libre et de plus fou. On y entend évidemment beaucoup d'éléments issus des sphères black ou doom mais aussi du grind, du jazzcore, de l'ambient et du drone recouverts d'échardes noise pour un résultat extrêmement varié mais paradoxalement monolithique où prédominent la nuit et le froid. Jusqu'au-boutiste et sombre, la mixture convulse fièrement et l'exécution habitée des cinq titres de l'album suffit à faire naître ce qu'il faut de sidération pour qu'on y revienne souvent. C'est court - une petite demi-heure - mais c'est aussi très dense et l'on oublie bien vite toute notion de temps face aux assauts répétés de la machinerie suisse. On se déplace sur un segment reliant Sunn O))) à Monno et si tout ne brille pas toujours par sa grande originalité (le début de la Part 5 encore une fois), les déflagrations continues permettent in fine d'adhérer à l'ensemble de ce CD3. Fulgurant mais aussi très bien rangé, on s'étonne d'abord que rien ne dépasse et l'on se rend bien vite compte que l'absence d'accident n'altère absolument pas le propos majoritairement accidenté. C'est qu'en intellectualisant à ce point sa démarche, CONVULSIF avait tout à perdre puisque le métal se nourrit aussi de spontanéité. Le risque était grand de sombrer dans une surenchère sans âme où seule l'exécution clinique est tolérée or, en injectant des enclaves improvisées et autonomes à l'intérieur même de leurs morceaux, les Suisses coupent toute possibilité de retraite et s'interdisent par là même de devenir des petits robots du bruit. Dès lors, si la musique de CONVULSIF est à ce point ciselée, on finit par se dire que c'est pour mieux pénétrer les couches tendres de l'épiderme et balancer une multitude de stylets soniques et contondants sur le cortex pour y faire le maximum de dégâts.

Parfaitement équilibré, touche-à-tout et filant droit devant en injectant force expérimentation dans ses amoncellements extrêmes, CONVULSIF commet un CD3 monolithique et oppressant, certes, mais surtout jubilatoire et brillant.

leoluce

dimanche 8 mars 2015

SVIN - s/t


Date de sortie : 15 novembre 2014 (Danemark), 03 avril 2015 (Europe) | Label : PonyRec

SVIN, d'après un outil de traduction fort peu développé, signifierait "Porcs" en danois. Pour le reste, difficile d'en savoir plus. Enfin, si, un peu quand même. SVIN a une mission : "to create a greater genre diversity in a world where the music industry's cash register sets the agenda". Effectivement, à l'issue de l'écoute de ce troisième album, sobrement intitulé SVIN, on se dit que le but n'est pas loin d'être atteint. Joliment anticommercial et proprement métamorphe, les étiquettes et les codes-barres n'adhèrent que modérément, voire pas du tout, sur le vortex massif et échantillonné des Danois. Pour le reste, on y entend beaucoup de choses et on en ressent tout autant. Et même si l'on regrette sa très courte durée, on aime l'écouter et l'écouter encore. On y entend du jazz, d'obédience free, de la noise, du drone et du rock'n'roll (ou tout autre chose acoquinée au vocable rock, du math au punk jusqu'au post) et ça se range de prime abord - et sans qu'on le veuille vraiment - à côté d'Ultralyd par exemple ou en tout cas dans ces contrées-là de la boîte crânienne. Et puis les morceaux s'enchaînent et à chaque fois, une référence vient en chasser une autre (on pense à Coleman et même à la dynamique du Boléro de Ravel à moment donné) et au final, il ne fait aucun doute que SVIN ne relève ni des uns ni des autres. Les quatre Danois tracent leur chemin, un bout de route qui n'appartient qu'à eux et on arrête assez vite de vouloir les rapprocher de quiconque. Leur musique peut se montrer sacrément massive, ténor, cor et clarinette bien accrochés à la batterie développent alors des lignes de fracture incisives, la guitare apportant ce qu'il faut de liant pour que les morceaux ne s'écroulent pas sous leur propre poids (Maharaja). Parfois, c'est elle qui s'agrafe aux percussions, labourant l'espace quand les cuivres se déplacent en cercles concentriques, bien cachés derrière les hautes herbes alors qu'ils montraient les crocs jusque-là (Arktis, Fuck John). À d'autres moments encore, tout ce petit monde se tait puis murmure et met sur pieds une fragile estampe qu'une simple brise suffirait à déchirer (Alt, Satan). En six titres suspendus dans les airs ou empilant les strates l'instant d'après, les Danois expérimentent la vitesse et la densité. Des bouts de mélodie sont disséminés ici et là, mettant en exergue le tapis rythmique extrêmement dense ou au contraire, l'apaisant. Des poussières de folklore sont injectées dans les morceaux, ce qui fait que l'on a parfois l'impression qu'ils viennent de partout.


Le quartette aime emprunter les chemins de traverse, fidèle à son credo : l'éléphant affolé qui porte le Maharaja en ouverture est bien loin lorsque résonnent Alt et ses quelques notes de guitare égrainées dans le souffle d'une clarinette fragile. De la même façon, la faconde psycho-de traviole des débuts de Fuck John ne laisse absolument pas présager la suite, un ressac rythmique agressif où la batterie tabasse d'abord le ténor puis ralentit la cadence lorsque les autres instruments viennent gonfler le souffle de ce dernier. De la variété entre les morceaux puis dans les morceaux et toujours ce tamis expérimental sur lequel grandit la musique de SVIN. Pour peu que l'on détaille les structures, on voit bien comment tout s'entremêle, comment tout est compliqué alors que le rendu paraît si simple. Les champs respectifs que s'attribuent les cuivres et les vents, en avant ou en retrait, voire parfois tous ensemble et tout autour, les arabesques complexes de la guitare, le rôle prépondérant des percussions apportant une patine tribale à l'ensemble du disque, le tout probablement résumé par les huit minutes de Fede Piger, ultime morceau paroxystique où le groupe réunit tout ce qu'il a donné à entendre lors des cinq titres précédents. Une entame à peine perceptible qui gonfle progressivement, simple clapotis de cuivres se muant en tempête quand tout les instruments montent les uns sur les autres pour atteindre l'acmé. On aurait aimé qu'il dure des heures mais non, c'est déjà fini. C'est bien là le problème de ce disque magnifique, c'est qu'il est avant tout frustrant. Trop court. En même temps, c'est peut-être aussi ce qui en décuple la créativité. Tout y est sans doute resserré, mais ça n'a nullement empêché SVIN de tout y mettre. Et si on a l'air de faire la fine bouche, au final la variété y est telle que l'on finit par oublier sa durée et il suffit de remettre le tout au début pour découvrir un éclat qui jusque là était resté dans l'ombre. C'est le troisième album de SVIN, sans doute faut-il chercher là la déconcertante facilité avec laquelle Lars Bech Pilgaard (guitare), Henrik Pultz Melbye (saxophone ténor, clarinette), Thomas Eiler (batterie) et Magnus Bak (cor alto) s'emparent des genres (pêle-mêle drone, ambient, folk, drone, jazz, noise, post-rock, n'en jetez plus, j'en oublie sûrement) pour les injecter dans leur agrégat. Ils y sont tous identifiables mais c'est surtout SVIN que l'on identifie : ils les plient pour qu'ils s'insèrent parfaitement dans leurs structures, ils les respectent mais surtout, se les approprient pour atteindre la diversité recherchée dans leur profession de foi.

Ce bel éponyme est aussi leur meilleur à ce jour, celui qui fait impatiemment attendre la suite, celui où les passages fougueux sont légion, celui qui s'appuie sur des constructions plus denses, où l'improvisation n'est plus une fin en soi mais au service d'un dessein plus grand, capturé live, inondé d'un souffle urgent qui recouvre chaque morceau d'un éclat définitif. C'est la vie qu'on y entend, dans toute sa diversité, et c'est bien pour ça qu'il nous touche autant. De quoi comprendre leur iconoclaste patronyme puisqu'on sait bien que tout est bon dans l'animal que le groupe s'est choisi comme totem.

Remarquable.

leoluce





jeudi 5 mars 2015

2kilos &More - Lieux-Dits


Sortie : 20 février 2015 | Label : Ant-Zen / Satanic Royalty

Vis-à-vis de 2kilos &More, on en était resté en 2012, alors que leur album Kurz Vor5 s’était haussé pénardement sur le podium de notre best-of de l’année. Loin de les avoir oubliés – un morceau comme Second Season, ça se réécoute souvent -  on était pourtant passé à côté de la double compilation qu’ils avaient sorti pour leurs 10 ans, en 2013 sur Audiophob, avec un versant live et un versant remixes. Il était grand temps de se rattraper et de ne pas commettre la même erreur avec Lieux-Dits, leur quatrième album, sorti en février sur Ant-Zen, tandis qu’une version LP verra le jour sous peu chez les Français de Satanic Royalty.  Avant même de plonger tête la première, on peut apprécier le fait que ce groupe trop peu reconnu signe sur un label de l’envergure d’Ant-Zen. Leur live en 2012 au Maschinenfest aura peut-être contribué à ce rapprochement, ils rejoignent en tout cas, avec Naö, le club plutôt select des Français à avoir embrasé le festival pour ensuite signer chez les Allemands. 

Le groupe se compose des Français Hughes Villette et Séverine Krouch ainsi que de l’Américain Black Sifichi. Sur les sept morceaux de l’album, ce dernier pose sur trois d’entre eux son spoken-word caractéristique, à la fois grave et glaçant, animal et caverneux. Pour le reste, le duo développe ce qu’il sait faire de mieux : une mécanique obsédante et complexe faite d’un alliage entre musique industrielle et post-rock, entre une approche expérimentale, électronique, répétitive et l’impétuosité abrasive du noise.  C’est bien là qu’on pourrait évaluer Lieux-Dits en perspective avec Kurz Vor5. Si leur précédent disque mettait particulièrement à l’honneur les beats épais et dévastateurs, empreints d’une texture industrielle, le petit dernier laisse aux guitares l’avant de la scène. Il n’y a qu’à prêter attention à la mélodie de Autres Peaux, faussement gracile, vivace et purement mélancolique, qui se déploie avec une tension suffisante pour étourdir, mais sans jamais exploser. Autre élément accentuant l’allure de post-rock asphyxiant qui se dégage de cet album, le jeu de batterie soutient à merveille une trame qui s’est manifestement donnée comme objectif de rendre un hommage vigoureux à la lancinance. Qu’elle soit funèbre, belliqueuse ou révolutionnaire, le roulement de batterie sur Cache Feu sonne comme une marche des plus déterminées. Supports à une guitare acérée et grinçante, les drums, spongieuses à l’origine, mutent en machines de guerre qui collent une envie furieuse d’entendre le morceau en live et de se livrer à une transe commune avec un public devenu zombie. Quand on sait que les concerts de 2kilos &More correspondent à des moments d’une rare intensité poisseuse - durant lesquels le duo se livre à un duel particulièrement égalitariste, face à face et difficilement distinguables, entre un mur de vidéos (signées Lisa May) et un rideau de tulle – on espère très fort que cette récente sortie signera une nouvelle tournée. 

Concernant les titres avec Black Sifichi, il faut saluer en particulier l’incroyable January Ride, dont la progression rampante ne rend que plus fiévreux le décollage à mi-morceau, alors que la rythmique cingle le chant ombrageux du New-Yorkais, comme une machette caresserait la bruyère. On pense à Scorn, Techno Animal, Grails, tout à la fois. Le Perfect Pulse de clôture, en forme de récit de science-fiction, achève le disque sur une note post-moderne du plus bel effet – voyez plutôt. 

On ne surprendra pas en concluant que le quatrième album de 2kilos &More est une impondérable tuerie. Les disques dont on se dit qu’aucun titre ne surpasse les autres, en raison de leur excellence à chacun, sont d’une grande rareté. Sachez-le. (Achetez-le). 

Manolito



vendredi 6 février 2015

La Race - 4cm De Mon Amour


Date de sortie : 21 novembre 2014 | Labels : Et Mon Cul C'est Du Tofu ?, Animal Biscuit, Tanzprocesz

Une entame tranquille. Deux minutes trente de bruits variés. Quelques larsens, quelques nappes de pschittt robotiques et la voix déformée en-dessous. On aimerait bien comprendre ce qu'elle murmure mais les percussions patraques - plutôt tribales à bien y regarder - la couvrent complètement. Et puis, ça commence. Quoi ? On ne sait pas trop à vrai dire. Un canevas industriel bien présent, une guitare abstraite et tendue en provenance des premiers P.I.L. et puis la voix, toujours elle. En revanche, terminés les murmures, on est plutôt dans le guttural désormais, l’éternuement, le cri, le raclement de gorge et l'aboiement. On discerne bien quelques mots, « derrière les chiens » sans doute, « quand ça bave » peut-être, « Allez chiale! Vas-y chiale ! » plus loin - à l'unisson d'un morceau qui fait d'ailleurs juste suffisamment mal pour qu'on suive l'injonction - mais ce n'est pas grave, on comprend tout à fait ce que ça veut dire ou plutôt non, on est bien content de ne surtout pas comprendre. Parce qu'on sent bien que le message qu'elle expulse coïncide parfaitement avec la charpie sonore qui la porte. Tout le temps inconfortable et malaisée, souvent cassante et dégueulasse et invariablement sans espoir aucun. On se demande régulièrement ce qui a bien pu pousser La Race à enregistrer un truc pareil mais on s'arrête très vite en se disant qu'on n'était pas du tout obligé d'écouter et qu'on l'a bien cherché. Les précédents méfaits étaient tous du même acabit et on serait bien hypocrite d'avancer que 4 cm De Mon Amour prend par surprise. On savait à quoi s'attendre. C'est ce qui est fort avec ce disque et par extension, avec La Race, c'est qu'ils nous placent pile-poil face à nous-même. On n'écoute pas ce petit bout de vinyle noir, on se regarde en train de l'écouter. On scrute ce qu'il provoque en nous, on tente de cerner d'où viennent les nuées de papillons toxiques qui s'égaient dans nos tripes lorsque résonnent les déflagrations malades de La Peste. On se demande en permanence pourquoi on apprécie et quelque part, on espère que le groupe nous tend un miroir déformant. Qu'il grossit le trait. Mais au fond, on sent bien que c'est pour de vrai, tout ça.

L'optimisme n'est pas de ce disque. Les jours meilleurs non plus. À la place, une belle seringue plantée dans la matière noire, dans le visqueux et le froid. Jusqu'au-boutiste, vrillé, un brin nihiliste, c'est sans doute le couteau qui a déserté le fourreau de la pochette. Celui que l'on sent sur sa gorge à chaque fois qu'on écoute La Race, celui qui se plante sans doute à 4 cm de quoi ? L'Amour ? Tu parles. Ça fait mal et ça racle, ça agit comme de l'abrasif dans le creux de l'oreille, ça n'a rien d'attirant et pourtant, on l'écoute. On le remet même assez souvent. Parce qu'il y a du talent et du savoir-faire là-derrière. Les ersatz de morceaux tapissent bien vite l'intérieur du crâne, les motifs hypnotiques et décharnés d'Isséi Le Cooker/Les Chiens, l'implacable et vraiment méchant Chiale, le probablement bien nommé et très court Pilule d'Hitler qui suit immédiatement les répétitions contondantes du plus long Diable Blanc et puis La Peste, industriel, un brin harsh, complètement disloqué et surtout, parfaitement sidérant, tout ça s'incruste dans les neurones et quand ça ne veut pas, La Race sort sa panoplie de chirurgien et transforme le cerveau en enclume pour que ça rentre tout de même. La guitare aigrelette aux stridences vicieuses, la batterie monomaniaque qui semble vouloir abandonner toute trace d'humanité pour se rapprocher le plus possible des émotions froides d'une boite à rythmes sans y arriver vraiment, la voix complètement tarée, les bruits indéterminés mais déterminés qui agissent comme des stylets sur les couches tendres du cortex, l'attirail est somme toute suffisamment varié et La Race sait l'utiliser. Une belle saloperie qui, en partant du haut, envoie ses métastases envahir tous les étages, surtout ceux du bas. Qui plus est parfaitement mixé par Phil Scrotum et capté comme il se doit par Seb Normal4 cm De Mon Amour fait tout simplement mal. Physiquement et psychologiquement. La No Wave partouze avec le post-punk, l'indus burine le punk, la haine recouvre l'ensemble d'un voile glauque et grisâtre et Romano Burito Edouard (batterie sacrifiée), Roberto Edouard (cordes vocales barbelées) et Pavel (guitare maltraitée) - déjà croisés entre autres chez Headwar pour les deux Romain, chez Judas Donneger ou Dalida pour Pavel/Klaus Legal - observent la bête grandir au milieu, un sourire carnassier aux lèvres.

À l'issue de l'écoute, on range ce bloc inhospitalier dans un coin, on se dit qu'on va le laisser là quelques temps, pour qu'il se fasse oublier mais tout ce que l'on écoute par la suite semble aseptisé. Javellisé. Trop propre. Alors, une nouvelle fois, on sort la lame de son fourreau, on s'en va tester les limites pour s'échouer invariablement au même endroit. Sur le trottoir, tout prêt de la plaque d'égout.

On l'a bien cherché.

leoluce




samedi 24 janvier 2015

TOC - Haircut


Date de sortie : 10 décembre 2014 | Labels : Circum-Disc, Tandori Records, Besides Records, Do It Youssef !

Deux titres séparés par un espace, celui du changement de face, deux choses bien distinctes mais aussi deux constructions aux nombreux traits communs : le souffle, le réseau, les ramifications, les vecteurs flous et la dynamique. Guitare, batterie et Fender Rhodes s'enchevêtrent, s'arc-boutent ou prennent appui sur les deux autres pour dessiner un monde fantasmatique, végétal et abstrait. De prime abord, on est plutôt cueilli par l'aspect tribal des compositions, la pulsation balancée aux pieds des idoles, une cérémonie païenne où l'on s'immisce sans trop oser. Mais TOC a un je-ne-sais-quoi d'organique qui emprisonne les synapses dans des cercles concentriques dont ils ne peuvent plus s'extirper. Un souffle tout à la fois libre et exaspéré se dégage des deux morceaux, ça improvise mais c'est aussi déterminé et quand on croit qu'un instrument se perd dans les méandres du sans queue ni tête, un élément vient tout de suite contrecarrer l'échappée : un poum-tchack asséné avec force conviction, un riff tout d'un coup roide alors que les autres étaient plutôt fuyants, une stridence appuyée au milieu de nappes floues par ailleurs. Ce n'est pas tout et son contraire, c'est plutôt labyrinthique tout en sachant où ça veut aller. Half Updo est ainsi tout entier tendu vers son épilogue paroxystique alors qu'il commence sans faire de bruit. Un long développement rempli de carrefours et de chausse-trappes dont on comprend à la toute fin seulement vers quoi, dès le départ, il nous emmenait. On s'y perd avec jubilation mais sûrement pas le groupe qui sait très bien ce qu'il fait. Jérémy Ternoy fournit la chair (Rhodes, Rhodes Bass), Peter Orins le squelette (batterie) et Ivann Cruz, les muscles (guitare) et il y a déjà de quoi explorer longtemps en se focalisant sur un instrument au détriment des deux autres. Le Rhodes virevolte, trace des arabesques aquatiques et abstraites, peuple les interstices tout en laissant passer l'air, bien présent mais pas hermétique. La guitare envoie ses giclées acides, joue fort et dessine des zébrures définitives qui impressionnent la cornée. On voit littéralement un itinéraire se construire derrière les yeux. La batterie, tribale, balance ses coups sans retenue aucune mais avec beaucoup de tact. Métamorphe et malléable, elle peut sonner comme une enclume et marcher à pas de loup l'instant d'après. 

Mais évidemment, c'est quand on envisage les trois ensemble que TOC révèle sa majesté (d'où l'acronyme). La guitare se superpose au clavier, la batterie laboure les soubassements et le spectre tout entier se voit rempli de musique. C'est pourtant très aéré mais ça n'en reste pas moins dense. C'est complètement free mais jamais abscons. Ça donne l'impression d'un dessein construit à l'avance alors que ça n'apparaît que dans l'instant et lorsqu'on détaille le moment, on voit bien à quel point il s'inclut dans un ensemble bien plus grand. Ainsi, Updo, l'autre titre, débute en mode renfrogné, les bulles de Rhodes agrippées aux cordes exaspérées de la guitare, la batterie gifle l'espace puis, par intermittence, le piano se tait et on est déjà ailleurs. Les cordes expérimentent la stridence, les peaux se reconfigurent au même titre que le clavier et ce sont des fulgurances hypnotiques qui habitent désormais le titre. Et tout d'un coup, tous les instruments se montent les uns sur les autres. Jusqu'ici, Updo filait droit devant, maintenant il vise le plafond. Une nappe, une frappe, un riff et ça recommence jusqu'à finir épuisé. Le morceau ne tient plus qu'à un fil alors qu'on n'en est qu'à la moitié. Autant d'épisodes disparates qui construisent une pièce cohérente, tenant fièrement debout du haut de ses vingt minutes. On y entend de l'improvisation et de la répétition, une espèce de psychédélisme solaire qui frôle parfois le progressif, des poussières de Zappa mêlées à des agrégats noise quand ils ne sont pas plus foncièrement metal, du Rhys Chatham sans la trompette à moins qu'il ne s'agisse de Branca, du Tortoise et du Fire! aussi et puis surtout du jazz. Et comme le tout s'arrête bien trop vite, on file voir avant. You Can Dance (If You Want) cela s'appelle. Qui permet de situer le Haircut présent. En gros la même chose mais découpée en plusieurs morceaux un peu plus disparates. C'est en ça que l'on voit que tous ces petits moments qui se succèdent sont néanmoins inclus dans un tout homogène : Obsessive Compulsive Disorder et Downward Trend Of Increase se suivaient par exemple sans se ressembler en 2012 alors qu'aujourd'hui Updo porte des réminiscences de ces deux-là tout en restant lui-même, à savoir un long reptile hypno-aquatique assez fascinant qui nous emmène tout droit vers la transe. Subtil et racé, capable de maintenir la tension de longues minutes durant, Haircut mais peut-être plus encore TOC impressionne.

Bref, le trio lillois - obsessionnel et compulsif peut-être mais surtout magistral - livre ici un disque que l'on rêve de découvrir en vrai. Un poil plus introspectif que par le passé mais toujours féroce et bigarré, on tient-là une belle tranche de jazz mutant et hypnotique magnifiquement emballé sous une belle pochette (oeuvre de Jérôme Minard) terreuse et radiculaire illustrant parfaitement le propos. L'enchevêtrement, la tourbe, les feuilles mortes, l'écosystème souterrain grouillant de vie, ce n'est certainement pas parce que tout y est enfoui que rien ne s'y passe.

Et toc !
leoluce

dimanche 18 janvier 2015

Dépôts de bilan à la cave - 2014 (bilan commun)

Après nos bilans personnels, voici venu le bilan commun... Il nous plaît à tous et peut nous frustrer aussi tout comme il vous plaira et vous frustrera sûrement. Peu importe, il met en avant la formidable créativité de feu 2014. À l'image de son entame, 2015 sera probablement chaotique mais sera tout aussi probablement du même acabit. Vite vite, la suite !

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1. Lawrence English - Wilderness Of Mirrors | Room40 



2. Matthew Collings - Silence Is A Rhythm Too | Denovali


3. Evan Caminiti - Coiling | Dust Editions


4. Black To Comm - Black To Comm | Type 


5. Saåad - Deep/Float | Hands In The Dark 
 - bandcamp -




6. Christopher Bissonnette - Essays In Idleness | Kranky




7. Siavash Amini - What Wind Whispered To The Trees | Future Sequence 



8. Aaron Martin - Comet's Coma | Eilean Rec. 
 - bandcamp -




9. Carla Bozulich - Boy | Constellation Records




10. The Body - I Shall Die Here | RVNG Intl.




11. Geins't Naït + Laurent Petitgand - Je vous dis | Ici D'Ailleurs 



12. Paskine - Nimrod | VoxxoV 
 - bandcamp -




13. thisquietarmy & Syndrome - The Lonely Mountain | Consouling Sounds
- bandcamp




14. Mamaleek - He Never Spoke A Mumblin' Word | The Flenser




15. 36 Dream Tempest | 3six Recordings 
 - bandcamp -




16. Death Blues - Ensemble | Rhythmplex 



17. Wreck & Reference - Want | The Flenser 



18. Ensemble Economique - Melt Into Nothing | Denovali




19. Objekt - Flatland | PAN




20. Mondkopf - Hadès | In Paradisum 
 - bandcamp -




21. ÆVANGELIST - Writhes In The Murk | Debemur Morti Productions 
 - bandcamp -




22. jamesreindeer - مدينة الياسمين الياسمين - The City Of Jasmine | Autoproduction
 - bandcamp -




23. Vladislav Delay - Visa | Autoproduction



24. Pharmakon - Bestial Burden | Sacred Bones




25. Sluggart - Slumberless | Xtraplex