mercredi 23 juillet 2014

Earthling Society - England Have My Bones

Date de sortie : 01 août 2014 | Label : Riot Season 

Un souffle singulier chargé de vapeurs psychotropes s'élève en volutes épaisses à la sortie des enceintes. On a tôt fait de l'inhaler et ça grandit sournoisement dans la boîte crânienne. Ainsi, centré sur soi-même et l'espace immédiat, on est tout à la fois ici et ailleurs, maintenant et à une autre moment. Earthling Society se meut en cercles concentriques : les motifs de guitares, les chœurs spectraux, les percussions patraques, tout cela s'approche puis s'éloigne à la manière du ressac. Chargé d'échos en provenance directe du navire amiral Hawkwind, England Have My Bones est sans doute l'un de ses descendants les plus flamboyants. Comme si le temps s'était arrêté lors des '60s agonisantes, légèrement crispées et en descente d'acide mais tout de même encore bien perchées. Mais ce n'est pas tout. Earthling Society vénère également Alice Coltrane, à tel point qu'il reprend son fabuleux Journey Into Satchidananda. Tout en restant lui-même. On retrouve certes les motifs vaporeux et les arabesques languides de la pièce originale mais dans une version bestiale où la fuzz conquérante tente de réveiller une rythmique amorphe et calcinée. Quinze minutes paroxystiques envoyant le groupe dans l'espace, au beau milieu d'une nébuleuse au cœur nucléaire et aux bras circulaires aérés. Quinze minutes sidérales mais encore plus sûrement sidérantes qui, tout en restant fidèles à ce dont elles s'inspirent, s'en éloignent pourtant fortement pour mieux y revenir, eu égard au final où un ersatz très convaincant et omniprésent de sitar converse joliment avec des ondes sans doute issues d'un insaisissable thérémine. Bref, il y a également du Ravi Shankar dans England Have My Bones. Un drôle de mélange pour résumer, dont on n'effleure pour l'instant que quelques mètres-étalons mais qui montre bien, tout de même, ce qu'il se trame ici. Des emprunts, un hommage et surtout un esprit d'ouverture salutaire. Puriste, Earthling Society mais aussi curieux. Une mixture au final très personnelle.

Il faut dire que le groupe n'est pas une réunion de jeunes premiers ayant tout à prouver. England Have My Bones est le huitième album de cette intrigante Société apparue en 2004 à Fleetwood, «the most un-Kosmische areas of North West England» pour reprendre les mots de leur label, le toujours inspiré Riot Season. En outre, «Earthling Society was formed with the intention of creating music influenced by their heroes Funkadelic, Ash Ra Tempel, Can, Amon Düül II and Hawkwind» et s'il foule aux pieds, encore aujourd'hui, ces contrées-là - atteignant indiscutablement son but - associer Funkadelic aux autres formations citées montre que le groupe, dès le départ, avait non seulement bon goût mais aussi une certaine originalité. Une originalité qui s'exprime aujourd'hui encore, dès cet Aiwass inaugural, long rituel tribal aux chœurs étranglés où les circonvolutions guitaristiques s'opposent à un lit de sitares aliénés et montrent que le groupe cherche à s'échapper. De son corps peut-être, de sa ville sans doute mais plus encore du monde entier. Onze minutes stratosphériques durant lesquelles le temps s'arrête et le cortex part à l'aventure dans les limbes, jusqu'aux ultimes frontières de l'espace connu pour allègrement les dépasser. Psychédélique, fuzzy-plombé, d'une belle densité, le space rock d'Earthling Society se dévoile lentement, renfermant une multitude de détails de prime abord bien cachés : les arabesques du clavier, le mouvement des ondes qui passe d'à-pic en mornes plaines en un instant, le grain des guitares perverties par un bon milliard de pédales d'effets, les larsens passant d'une enceinte à l'autre pour se repositionner au milieu et tutti quanti. Dès lors, England Have My Bones n'a beau dévoiler que quatre pauvres morceaux (deux par face), chacun montre une telle richesse que les écoutes répétées n'empêchent pas d'y dénicher en permanence quelque chose d'inattendu. Il y a beaucoup à explorer là-dedans, ce qui est somme toute assez normal pour un groupe qui a fait de l'exploration son moteur principal.

Pour preuve, Tortuga, deuxième morceau qui tranche avec les trois autres : du chant et non plus des chœurs, une mélodie décontractée provoquant une ambiance rêveuse alors qu'elle était jusqu'ici plutôt flippée, un titre qui emmène Earthling Society aux frontières de ce qu'il recherche habituellement et qui se termine par une petite ritournelle de manège enchanté. Pourtant, là aussi, le groupe excelle, y compris quand il retrouve quelques instants sa science du riff plombé de l'espace, un îlot de sauvagerie qui ne suffit néanmoins pas à cabosser l'ensemble. De toute façon, ces riffs-là ont l'honneur du dernier morceau éponyme, le très court (quatre pauvres minutes et des poussières) England Have My Bones, supernova de basses massives et délires en six-cordes qui se tait subitement au bout d'une minute trente pour laisser la place à quelque chose de plus bucolique et apaisé, belle pause qui elle aussi casse le paradigme et nous prend la main pour nous ramener définitivement sur Terre. C'est alors que l'on se rend compte à quel point nous étions haut et loin. Les hymnes psychédéliques et hirsutes d'Earthling Society s'adressent en priorité au voyageur intergalactique qui sommeille en chacun de nous, alors pourquoi refuser la balade à laquelle England Have My Bones nous convie. Fermez les yeux, ouvrez vos chakras, ça y est, vous êtes déjà ailleurs.

Saisissant.

leoluce

mardi 22 juillet 2014

Deep & Dark Download of the Day : Oliver Barrett - Yhiuals


Faute de pouvoir vos faire écouter en entier le premier LP du projet Glottalstop, nouvelle incarnation claustrophobe et hantée de l'Anglais que les fidèles de l'écurie Denovali connaissent très certainement sous l'identité de Petrels, rabattons-nous sur cette quatrième installation de la série d'EP Yowls, dont l'orthographe du titre change à chaque sortie tandis que sa prononciation reste plus ou moins identique. Il en va de même pour les sonorités utilisées par Oliver Barrett, délaissant les drones et autres arpeggiators vintage au profit d'un violoncelle omniprésent mais dont l'emploi revêt bien des variantes.

Tantôt crescendo de crissements lancinants dont la fréquence s'amplifie jusqu'à la schizophrénie (Cathedral Mound), grincements dissonants et déstructurés dignes des boiseries d'un manoir hanté (Rattenkönig), grouillements agrémentés de percussions tout aussi chaotiques (Every Landlord Is A Parasite) ou folklore névrosé pour violoneux parkinsonien (Cyclists Who Ding Shall Be Thrown Into The Canal), Yhiuals tout comme chacun des volets précédents contient son lot d'expérimentations dans le maniement de l'archet et des cordes frottées, explorant les possibilités sans fin d'un instrument propice plus qu'aucun autre à l'expression des névroses et des pulsions du subconscient.

Pour la première fois néanmoins, le Londonien explose le format de prédilection de ces essais acoustiques pour transformer ce Yhiuals en un album à part entière grâce aux 22 minutes du final Apiary, à rapprocher d'abord des musiques aborigènes pour la dimension hypnotique de ses micro-stridences en flux tendu avant que la pièce ne passe sans prévenir de l'autre côté du miroir, plongeant dans le néant pour en ressortir sous la forme d'un négatif aux saturations dronesques assourdies, puis finalement glisser vers la musique classique contemporaine et l'atonalité insidieuse d'un Ligeti. Enfin, aux deux-tiers du morceau et au terme d'un nouveau fondu au noir, c'est Penderecki qui s'invite à coups de discordances anxiogènes toujours émises par le même instrument supplicié dont les échos semblent se réverbérer sur les parois d'une cellule capitonnée.


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lundi 21 juillet 2014

Mamaleek - He Never Spoke A Mumblin’ Word


Date de sortie : 14 juillet 2014 | Label : Flenser Records

Comment faudra-t-il s'y prendre pour transmettre une émotion ? Quoi de plus idiosyncrasique et subjectif qu'une impression ? Comment expliquer en quoi un amalgame de bruits bruts - guitares concassées, voix littéralement expulsées dans un râle qui tient autant de la souffrance que de la délivrance, production réduite au strict minimum (Jack Shirley au mixage, déjà croisé aux côtés de Wreck & Reference) permettant néanmoins d'encore percevoir quelque chose, boîte à rythmes de guingois et hoquetante, samples puisés ici mais encore plus sûrement là-bas, particules électroniques hérissées et contondantes - peut-il produire tant de remous sur/sous l'épiderme et tout autour ? D'autant plus que ce nouvel album de Mamaleek ne paie pas de mine de prime abord. Tout comme les précédents. Rien de nouveau. Du black canal historique muni d'atours incongrus qui le sortent de sa niche et le précipitent dans l'avant-garde. Attention, rien d'abscons non plus. Simplement un télescopage, inattendu certes mais exploré depuis déjà trois albums. Et ce n'est pas He Never Spoke A Mumblin' Word qui viendra rompre le paradigme. Enfin, pas complètement en tout cas. On reconnaît bien l'art des deux frères anonymes qui n'enregistrent plus dans leur chambre toutefois. Si l'un est toujours à San Francisco, l'autre semble s'être délocalisé à Beyrouth. Sans doute tient-on d'ailleurs là l'une des forces motrices de ce nouvel album qui, non content d'orchestrer la collision d'étiquettes aussi éloignées que le black metal (étiquette qu'ils réfutent d'ailleurs) et l'électronique dans son versant harsh noise, manipule également la tectonique des plaques et précipite le Moyen-Orient dans l'Amérique et réciproquement. Tout cela définit Mamaleek. C'est peu mais comme il sera difficile d'en savoir plus - un brin introvertis, ces deux-là volent en permanence sous les radars - c'est sans doute déjà bien assez. Pour le reste, on ne peut qu'ausculter leur musique et cette fois-ci, le duo a rallongé le temps tout en resserrant le propos. Un léger paradoxe qui confère à He Never Spoke A Mumblin' Word un côté franchement monolithique bien que toujours varié.

Quatrième album présenté comme une fin autant qu'un commencement. Quatre morceaux arborant toujours le même côté bestial et approximatif. Quatre morceaux portés par des voix étranglées, agressives et une boîte à rythmes qui marque par sa simplicité. Toujours ce maelstrom de guitares torturées au grain surexposé qui campent des arabesques étranges et déformées. On comprend très vite en quoi He Never Spoke A Mumblin' Word peut représenter une fin puisqu'il synthétise l'essence de Mamaleek, son ADN tout entier contenu dans ces quatre titres : le côté crade et compressé (Almost Done Toiling Here, un paroxysme), les textures et emprunts venus d'un ailleurs très bien documenté (l'introduction de Poor Mourner's Got A Home, les chœurs lointains de My Ship Is On The Ocean), l'électronique qui rigidifie l'organique et l'organique qui déborde en permanence l'électronique, l'amalgame des deux sculptant un black singulier, tout à la fois engoncé dans des limites exsangues - celles imposées par des morceaux à qui il faut bien donner un début et une fin - et débordant, étant donné le caractère flou et indéfini de ces dernières. En permanence sur le fil, Mamaleek se tient exactement sur la frontière entre palpable et impalpable, entre clarté et absence de clarté, risquant en permanence de verser dans la bouillie sonore absolument vaine sans pour autant y tomber le moins du monde. Jamais. Parce que Mamaleek a une vision, un truc chevillé aux tripes qui ne demande qu'à sortir. Un poil ésotérique mais bel et bien là : "There is a life inside me and its need for escape is dogmatic and incorrigible" prévient-il d'ailleurs fort justement. Un commencement aussi parce que He Never Spoke A Mumblin' Word, en limitant le nombre de morceau, garde une unité, certes déjà présente sur les opus précédents, mais ici parfaitement dosée. On retrouve toujours les changements de directions iconoclastes, les accents incongrus qui éloignent le duo de la stricte sphère black - poussières shoegaze, agrégats ethno-décalés, électronique pure, breakbeats extrêmement fugaces (bien plus que sur l'opus précédent) - mais cette fois-ci au sein des morceaux et non plus seulement de l'un à l'autre.

On commence d'ailleurs par l'éponyme qui reprend les choses là où Kurdaitcha (2011) les avait plus ou moins laissées : toujours cette agression sombre, en négatif et légèrement abstraite avec chœurs célestes en contrepoint du growl déchiré. Le grain des guitares se fait plus massif, la production plus ample même si elle conserve son côté brouillon. Un peu comme si Mamaleek avait poussé tous ses traits à l'extrême limite : encore plus sauvage et mal peigné, encore plus noir, encore plus disloqué. Une entame et un épilogue apaisés venant circonscrire un morceau pour le moins arraché. Ça avance, ça ralentit et ça s'évapore dans un souffle pour laisser la place à une psalmodie orientale qui annonce le début du très ténu Poor Mourner's Got A Home. Dix minutes de nappes synthétiques enveloppantes s'opposant à la sauvagerie définitive de la voix. Il n'y a bien que la boîte à rythmes - pourtant à l'agonie - qui tienne un peu debout, résistant aux multiples pains que lui assène la guitare. Pour le reste, le morceau fait penser à une implosion et se recroqueville sur lui-même. Patraque, ondes basses en avant, il dessine des arabesques abstraites souvent belles dont le voile fragile est impitoyablement lacéré par la voix possédée. On est alors prêt pour les lignes de crêtes, les stigmates compressés et l'agression par arme blanche de Almost Done Toiling Here. Parfait amalgame électro-metal, on tient sans doute là le Mamaleek prototypique : son dégueulasse, ondes maléfiques bien plus que riffs charpentés, nappes solennelles, tempo monomaniaque au bout du bout du rouleau, on attend juste que le morceau, le disque et le groupe s'échouent à nos pieds puis s'enfoncent dans la terre. My Ship Is On The Ocean est du même bois lugubre puis laisse doucement la place à une mélopée tout autant mantra que rite funéraire, venant définitivement clore l'ensemble. Quelque chose comme une parfaite mise en bière.

Ni complètement doom, ni complètement black, encore moins noise, shoegaze ou purement électronique, He Never Spoke A Mumblin' Word est tout cela à la fois et en saupoudrant sa mixture malsaine de pincées de folklore traditionnel, Mamaleek commet un album qui tient effectivement du commencement. Sans doute plus assuré, plus exacerbé, on voit bien qu'il est difficile d'expliquer en quoi un édifice si imparfait sonne si parfaitement. Une alchimie inexplicable qui touche tout aussi inexplicablement. En profondeur. Un disque qui charrie une espèce de sang industriel dont la force tellurique frappe la plante des pieds. Pourtant, une nouvelle fois, tout cela ne paie pas de mine. L'essentiel est ailleurs. Pas seulement dans la musique mais aussi en nous et dans ce qu'elle provoque. Mais l'on sait évidemment que le mieux est encore de se taire et de la laisser s'élever et envelopper l'espace pour le remodeler. Dont acte.

Remarquable.

leoluce

dimanche 20 juillet 2014

Deep & Dark Download of the Day : Poborsk - Gradient Scene


Ex pensionnaire d'Icasea (maison d'Alex Peverett aka Zero Charisma, vieux de la vieille de chez Skam avec Team Doyobi), Filament Recordings (Lum, Cheju), Amp Bit If Go (petite structure surtout appréciée pour les sorties du duo Soundhacker) ou Cactus Island (l'excellente écurie de Tim Martin aka Maps & Diagrams), le Marseillais Patrice Curtillat n'est bizarrement jamais passé par les rangs désorganisés de Schematic. Son IDM organique au groove déstructuré, louvoyant aux confins d'un grouillis digital de beats et blips dada plus ou moins anguleux et d'une ambient analogique aux courbes mélodiques vintage n'aurait pourtant pas dénoté auprès des rêveries rythmiques hautement somatiques et troublées de Phoenecia, Badun, Phlex ou Terminal 11. Qu'importe au fond, puisque c'est Matt Subjex, lui même échappé du label floridien, qui hérite de ce nouvel opus dispo en libre téléchargement, comme souvent avec Bedroom Research qu'il mène de main de maître depuis une petite douzaine d'années.

Avec Poborsk, on ne sait plus qui du poulpe ou de la machine mène la danse, mais ce qui est certain c'est qu'on ne pourra guère danser que sur huit pattes à l'écoute de ces instrumentaux déboussolants, dont la jubilation à faire naître de sonorités austères voire malaisantes une véritable orgie polyrythmique et onirique sonne comme la bande-son d'une bataille de pelochons entre les Britons d'Autechre et les Teutons de Mouse on Mars, ou parfois comme une séance d'hypnose avec pour docteur un ordinateur dopé aux amphèts. Tout est dans l'art de ne jamais laisser la maîtrise technique prendre le pas sur la spontanéité tachycardique voire une certaine candeur équivoque, et justement, que le Français évoque un colloque sous-marin de dauphins androïdes (Dolphin), la cérémonie vaudou d'une tribu de robots en pagnes (Voodoobot), un survol de la Terre en ballon-sauteur (Earth from the Sky) ou le ragga narcoleptique d'une diode coincée entre deux aimants (Supermalloy), l'étrangeté de sa musique coule paradoxalement de source, stimulant nos fantasmes de futur marchant sur la tête et de greffes virtuelles à même la chair.



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samedi 19 juillet 2014

Deep & Dark Download of the Day : Foie Gras - Held


Si la fée gothique de San Francisco au teint blafard comme un linceul a foi en quelque chose, c'est bien dans la persistance de ces esprits aux caresses ambivalentes, dont les plaintes bourdonnantes nous étreignent tout en sonnant au quotidien le glas de nos espoirs de bonheur simple et d'insouciance.

De ces drones funèbres typiques de Foie Gras (Ascetic Vows) aux ballades acoustiques exsangues et décharnées de son alter-ego Bad Kisser (Cliffs), la pensionnaire de notre compilation A Noise at the End of the Tunnel - qui confiait l'an dernier dans nos pages et dans celles d'IRM son goût pour les reprises par simple amour des humeurs qu'elles évoquent, sa passion pour Brian Eno et son attachement au libre téléchargement - décline la blancheur de son spleen cafardeux jusqu'à l'équilibre parfait d'une reprise de feu Sparklehorse à la fois fantomatique et apaisante, en passant par une triplette d'instrumentaux en seconde partie d'album dont les nappes claires-obscures épurées et alanguies à souhait ne sont pas sans rappeler, en légèrement plombé, les travaux séminaux du sus-nommé père de l'ambient moderne. Quant au très abstrait Summoning Ritual de son compère Sam Ray aka Heroin Party, Iphigenia en suit le titre en pied de la lettre le temps d'une cérémonie occulte faisant la part belle aux guitares doomesques que la belle manie désormais sur scène.


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jeudi 17 juillet 2014

Geins't Naït & Laurent Petitgand - Je vous dis


Date de sortie : 5 mai 2014 | Label : Ici d'ailleurs

Quand ce genre de disque se révèle, au détour hasardeux d’un fil Soundcloud, on est tenté de remercier, le front par terre, le hasard qui l’avait mis là. Des dizaines d’écoutes plus tard, de la plus abasourdie à la plus béate, il est temps de revenir sur l’objet de tant de grâces. Du point de vue des protagonistes d’abord, Geins’t Naït est initialement un duo, alliant  Thierry Mérigout et Vincent Hachet, auteur dans les années 1980 d’une flopée de disques industriels et expérimentaux, sur le label Permis De Construire, et associé dès lors à des groupes comme Coil ou Einstürzende Neubauten. Laurent Petitgand, compositeur de bandes originales de films de Wim Wenders (Les Ailes du Désir notamment) et de Paul Auster et des ballets d'Angelin Preljocaj, collabore à partir de 1987 avec Mérigout, désormais seul aux manettes. Après une absence de presque vingt ans, ils sortent en 2011 Si J’avais su, j’aurais rien dis puis rejoignent Ici d’ailleurs avec Je vous dis. Si les titres suggèrent une certaine obsession liée à la parole, le contenu développe manifestement cette idée. 

Des mots du label, on comprend que la substance brute, industrielle, inflexible vient de Geins’t Naït tandis que Laurent Petitgand manipule et travaille la matière de façon à faire naître de ces éléments des fragments de musicalité, à renfort d’instruments classiques, piano et guitare en tête. Si l’effet de la découverte peut être puissant, c’est d’abord parce que l’univers de cet album n’évoque rien de connu. On est confronté avant tout à la consistance rugueuse et inhospitalière des trames industrielles. Rampants, répétitifs, les rythmes sont comme des organismes métalliques à demi vivants, qui se contorsionnent lentement, en manque d’air. A la strate supérieure, des voix étirées, malaxées, généralement inintelligibles, habitent l’espace sonore comme autant de grincements aigus, de gimmicks récurrents ou de propos fantômes débités dans toutes sortes de langues. La fin de Jm Massou laisse ainsi échapper, dans un grésillement de vieux poste, une bribe d’émission de radio étrangère et de vagues paroles d’Aznavour. Mais le charme ne saurait prendre (à ce point) sans ce qu’on devine être les apports mélodiques de Petitgand. A l’instar du piano sur Explo et sur Je vous dis ou des cordes si lumineuses d’Iroshima, les éléments instrumentaux véhiculent une douceur ambiguë et une mélancolie sidérante. A l’image des robots qui se prennent la tête entre les mains de la pochette de Electric Pleasures de Column One, ce disque entrechoque l’émotion et la machine, faisant poindre une flammèche d’humanité au cœur des méandres mécaniques et de la froideur usinière. 

Et puis, il y a l’inconnu. On ne sait rien de ces sons, ni d’où ils viennent ni où ils vont. On ne pénètre jamais le sens de ces mots ni l’identité de ces voix. Mais comme la lumière d’un bouge encore ouvert dans une ville noire et anonyme, certaines notes font office de jalons. Leur empreinte vous rappelle sans cesse et prodigue le sentiment fabuleux et parfaitement mégalomane d’avoir été écrites pour vous. Lorsqu’une œuvre résonne à ce point, on est tenté de chercher à comprendre le phénomène : éveille-t-elle un écho particulier et personnel ou est-elle dotée d’une portée autrement universelle ? Alors vient le partage, comme avec ces livres à peine achevés que l’on souhaiterait obtenir en quinze exemplaires pour les distribuer autour de soi. Dans le cas de Je vous dis, difficile de conclure. Mais même s’il provoquera sans équivoque des sensations hautement disparates selon les auditeurs, on retiendra qu’il s’agit d’un immense album. 

Manolito