vendredi 12 septembre 2014

Ævangelist - Writhes In The Murk


Date de sortie : 12 septembre 2014 | Label : Debemur Morti Productions

Un arcane. Rien de moins, rien de plus. Une enclave hermétique dédiée au noir et rien qu'à lui. La couleur générale, les sensations provoquées, les images et émotions convoquées, tout part de là et tout y ramène irrémédiablement. À tel point que l'on pourrait y voir une sorte de concept, une pose ou, en tout cas, quelque chose qui fasse douter de la sincérité de Writhes In The Murk et par extension, d'Ævangelist. On se dit qu'il faut avoir un sacré sens de l'humour pour élaborer un tel bloc inhospitalier empruntant un peu à tout ce qu'il se fait de plus glauque, malsain et agressif et que le duo cherche avant tout à effrayer le bourgeois. Que c'est du grand-guignol, du carton-pâte, que c'est pour de rire. On cherche alors les plus imperceptibles indices qui permettront de révéler que cette collection de morceaux relève du mélodrame outré. De prime abord, on n'en trouve pas. Et même, plus on scrute les entrailles de Writhes In The Murk, plus il fait sens, ce qui fait qu'à la toute fin, on n'a toujours pas trouvé. En revanche, on aura exploré des pièces sacrément bien construites, amalgamant toujours dans le même élan Black et Death - c'est la marque de fabrique d'Ævangelist depuis De Masticatione Mortuorum In Tumulis, leur premier long format fortement expérimental de 2012 - et cette fois-ci encore plus d'agrégats dark ambient qui assombrissent une mixture pas vraiment drôle. Ces moments apaisés ne constituent aucunement une respiration, une ouverture où pourraient se glisser d'infimes rais de lumière. C'est même plutôt l'inverse. Disséminés avec parcimonie, ils épaississent l'obscurité et sont à l'origine de beaux moments de malaise quand tout ce qui les entoure se montre déjà bien suffisamment noir. C'est un peu comme rajouter des touches de gris sur une composition morne et délavée. Enfin, morne, ce n'est peut-être pas le bon mot. Le disque tabasse, accumule les strates ce qui le rend massif et véloce. Extrêmement glauque, il est jusqu'au-boutiste à la fois dans son exécution et ses intentions, ce qui le rend bien difficile à circonscrire en quelques mots.

Dans la parfaite continuité d'Omen Ex Simulacra, il va sans dire qu'Ævangelist s'enfonce toujours un peu plus loin et dès Hosanna, belle amorce, la messe est dite. Une introduction fuyante et plombée, des riffs exsudant une tenace odeur de souffre, du blast beat qui dégueule, des superpositions ventripotentes, des growls solennels mêlés à des textures atmosphériques patraques, du chant clair par-dessus, peut-être bien la seule chose de claire à bien y regarder. Pour le reste, c'est un vortex qui précipite les neurones dans les tréfonds, un maelström dont on a bien du mal à définir les contours tant tout y est complètement mélangé. Tous ces éléments semblent passer devant à tour de rôle mais très vite, on n'y comprend plus rien. Ou plutôt, on renonce à comprendre quoi que ce soit. On débranche alors le cortex et on est fin prêt pour la curée. Des ralentissements intempestifs et pas clairs de The Only Grave aux structures alambiquées de Præternigma, de l'ambient bien dark de Disquiet au curieux saxophone d'Ælixir, les deux Ævangelist façonnent des ambiances mortifères bien plus que des morceaux, visent clairement le malaise et l'anxiété. Et Ascaris (chant, violoncelle et saxophone) et Matron Thorn (une grande partie du reste) maîtrisent de plus en plus leur sujet. Writhes In The Murk semble d'ailleurs amorcer une vague inflexion et voit Ævangelist se rapprocher un peu plus de la borne Black que par le passé : les guitares morbides et désossées, le chant clair et fantomatique, les intonations majoritairement désespérées l'éloignent légèrement du Death et rappellent de loin un Blut Aus Nord dans son versant exaspéré. L'amoncellement, le credo de la superposition, les expérimentations en tout genre, les textures malsaines, les nappes méphistophéliques, le souffre que l'on inhale à grandes goulées, les guitares tour à tour écorchées, massives et nues, les percussions tribales et denses, le chant dégueulasse, tout cela percute l'épiderme et, lorsque ça ne veut pas rentrer, parvient tout de même à s'insinuer par le biais d'intonations plus du tout orthogonales qui relèvent bien plus de l'éther que du trente-huit tonnes. Et Writhes In The Murk de venir mourir sur le long morceau éponyme amalgamant tout ce que le groupe a si bien développé le temps des pièces précédentes, parfait épilogue qui laisse enfin les synapses revenir au premier plan.

Ce nouvel opus, comme les précédents finalement, constitue une expérience sonore - et plus généralement sensorielle - masochiste et singulière, une expérience que l'on vit d'une traite et lorsqu'elle s'achève, on voit bien comment Ævangelist a repeint les parois invisibles de la vie quotidienne. Pendant quelques instants, alors que l'on est encore coincé dans la pochette, il fait noir et froid, des murmures indéterminés flottent dans la pièce, des fumerolles blanchâtres et visqueuses saturent l'espace et petit à petit, quand tout cela s'évapore, on se rend compte par quoi l'on vient de passer. Exténuant et implacable, Writhes In The Murk se montre tout simplement monumental.

leoluce

dimanche 31 août 2014

Deep & Dark Download of the Day : Aidan Baker - Hypnotannenbaumdronefuzz


Tout est dans le titre à rallonge de ce nouvel opus du guitariste de Nadja, dont l'artwork évoque immédiatement, outre les plus électroniques Synth Studies et Tonstreifen, la série Variations on a Loop (en particulier son volet Rhythms) et ses longs instrus vaporeux marqués par un impressionnisme et une luxuriance minimale qui ont phagocyté depuis une grande majorité des projets musicaux du Canadien.

Hypnotiques, foisonnants d'effets drogués et pourtant basés sur une poignée de motifs mélodiques parfaitement simples dont les boucles se répètent et s'entrelacent jusqu'à l'abstraction, les trois morceaux fleuves qui composent Hypnotannenbaumdronefuzz s'enchainent en un subtil crescendo rythmique louvoyant entre jazz downtempo, psychédélisme flou, shoegaze immatériel et transe tribal ambient débarrassée de ses sonorités ethniques. Empilant les lignes instrumentales de guitares liquéfiées, percus feutrées, basses subliminales et autres claviers éthérés, le stakhanoviste de Toronto ne laisse aucune place au silence et parvient pourtant à nous plonger dans un état proche du rêve éveillé grâce à ce flux tendu de jams solitaires impalpables, étrange hypnagogie propice à l'abandon des sens.


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samedi 30 août 2014

Deep & Dark Download of the Day : Lorn - The Maze To Nowhere EP


Repéré chez Brainfeeder via la maison mère Ninja Tune avec une paire d'albums électro sombres et cinématographiques, Marcos Ortega a surpris son monde mercredi dernier avec un EP sorti de nulle part et proposé à prix libre sur Bandcamp, réactivant pour l'occasion son label Wednesday Sound qui n'avait jusqu'ici servi qu'à disséminer démos, 7" et autres cassettes limitées.

Premier d'une série de formats courts dont on ne sait pas encore combien de volets elle comportera, The Maze To Nowhere reprend les choses exactement là où le très bon Ask The Dust les avait laissées en 2012, à coups de nappes synthétiques tout en distorsions vénéneuses et saturations inquiétantes sur un lit de syncopations deep et minimalistes. Ralentissant le tempo de moitié, grattant l'os encore un peu plus, l'Américain livre en 5 titres un concentré d'atmosphères ténébreuses dont les dernières lueurs mélancoliques (There Is Still Time, Batty's Theme) auront tôt fait de disparaître dans le néant glacial qui s'insinue entre les beats crépusculaires à la croisée du Plastikman d'antan et de John Carpenter (cf. l'impressionnant et sans issue All Corrupt Everything). Autant dire qu'il ne reste plus grand chose aujourd'hui des travers emphatiques de l'inaugural Nothing Else qui peinait encore à sortir de la caricature gothique pour dancefloor ombrageux, et qu'on suivra désormais le bonhomme de très près !


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mardi 26 août 2014

MALAÏSE - s/t


Date de sortie : 2 février 1944 | Labels : toute une tripotée détaillée plus bas

Une basse au cordeau, une batterie extrêmement sèche, une guitare qui ressuscite les pulsions morbides et les fulgurances hachées de John McGeoch, on a de prime abord l'impression d'avoir posé la main sur un inédit des Banshees. En moins pop et plus torturé toutefois, plus écorché aussi. Pour le reste, des intonations de la voix à celles des instruments, on se croirait dans les entrailles de KaleidoscopeJuju ou A Kiss In The Dreamhouse, triplette magique sur lequel le temps ne semble avoir strictement aucune prise. En revanche, il ne s'agit aucunement d'une simple copie carbone, les inflexions lo-fi et jusqu'au-boutistes, la saturation qui ornemente joliment la production et la très courte durée des morceaux montrent qu'il se joue ici bien plus qu'un bête hommage et que le groupe existe pour lui-même et pour ce qu'il veut faire passer. D'ailleurs, MALAÏSE aime aussi parfois s'emballer (Modern Colonies par exemple) et jette dans ces moments-là ses oripeaux post aux orties pour ne garder que le punk en rappelant qu'un Death To Pigs en fait partie (voire un et demi si l'on tient compte du fait que Julien Louvet officiait sur l'impétueux et formidable Live At Karachi) ou au contraire évacue le punk pour ne garder que le post par le truchement d'une guitare qui expose quelques arabesques délavées propres à The Austrasian Goat (Colors). Un côté mal peigné et renfrogné qui permet au trio de sortir de l'ombre des références pour marcher tout à côté. Une incarnation contemporaine qui reprend certes quelques stéréotypes mais qui n'en regarde pas moins droit devant. Alors ce nouvel éponyme reprend certes les armes du précédent mais va beaucoup plus loin : il suffit de comparer les deux versions de City Lights par exemple pour s'en convaincre et au final, on trouve peu de point commun - hormis le morceau lui-même - entre les râles rachitiques et pelés de 2013 et les chromes sombres mais rutilants d'aujourd'hui. Outre un remaniement de tracklist et quelques morceaux envolés au profit d'autres qui apparaissent, c'est bien d'une rénovation en profondeur dont il s'agit ici. La cassette rose éditée à 100 exemplaires s'est muée en beau vinyle et les morceaux ont gagné en muscles et en crocs tout en conservant intact leur pouvoir de sidération morbide déjà bien présent. 

Des ornementations nouvelles voient le jour, des digressions guitaristiques extrêmement froides, des intonations de voix fulgurantes et étranglées qui siéent parfaitement à ce post-punk habité - rappelant que Ciara Thompson vient de la soul (elle officie chez les Buttshakers, cousins lyonnais des Bellrays) et que les accointances entre ces deux genres a priori très éloignés ne demandent qu'à exister - tout cela contribue à renforcer le caractère éminemment cold de MALAÏSE et précipite l'album dans les plus sombres tréfonds du noir torturé. Les titres s'enchaînent rapidement et conservent leur vibration singulière, désespérée, ça ne rigole pas et ça ne veut surtout pas rigoler mais c'est aussi sacrément bien écrit. De l'urgent To Catch A Thief en ouverture au martial Men Of Nothing qui clôt un album décidément trop court, il est bien difficile de trouver la moindre scorie qui pourrait dénaturer la tension qui habite MALAÏSE. La basse déverse imperturbablement ses ondes sur les entrelacs secs et malingres de la guitare, la batterie accompagne tout cela idéalement et dans ces conditions, la tessiture profonde de la voix peut venir hanter le moindre recoins de ces blocs de charbon qu'elle seule éclaire. On pourra bien sûr reprocher le manque d'originalité de l'ensemble et arguer que tout cela a déjà été entendu mille fois mais qu'importe puisqu'on a rarement entendu mieux et puis, à bien y regarder, on voit bien que le mastering (encore une fois parfait) de Reto Mäder a du mal à contenir le souffle du trio. Un souffle qui s'échappe du moindre interstice, qui recouvre tout et qui vient de loin, d'une part enfouie et invisible dont ces trois-là inondent leurs morceaux. C'est que cet éponyme extrêmement écorché exsude nombre de poussières de vie alors même que le propos est majoritairement morbide. Quelque chose comme un beau paradoxe qui confère au disque un truc bien à lui, impalpable peut-être mais néanmoins bien là. On a parfois l'impression que la musique dépasse complètement le groupe, qu'elle n'est pas préméditée et cela donne à MALAÏSE un côté tout à la fois rageur et habité, ce qui n'étonnera pas les oreilles déjà sensibilisées à Austrasian Goat ou Death To Pigs. Personne ne triche ici et la musique ne découle pas d'une quelconque pose. Elle advient et c'est tout.

Quoi qu'il en soit et même si vous n'avez pas trouvé la force de lire tout ce qui précède, sachez que l'album est disponible dès maintenant en "name your price" via bandcamp ou bientôt en vinyle chez Impure Muzik, Deviance, 213 Records, Acide Folik ou encore La Face Cachée et qu'une écoute vaudra toujours mieux qu'un long discours. Puisqu'il va de soi que la rage désespérée de MALAÏSE devrait provoquer quelques remous sous votre épiderme.

Obsédant.
leoluce


vendredi 1 août 2014

Deep & Dark Download of the Day : Vuyvr - Incinerated Gods EP


Un an et demi après la révélation d'un Eiskalt dont les 9 titres véloces et belliqueux faisaient un sort au black metal canal historique des aïeux norvégiens à coups d'incursions mélodiques, d'incessantes variations rythmiques, de breaks poisseux et de saillies brutales héritées des racines sludge, doom ou post-hardcore des guitaristes Diogo Almeida (Rorcal) et Michael Schindl (Impure Wilhelmina), les Suisses de Vuyvr sont de retour avec un EP enregistré live à Genève et enfoncent le clou.

Passage de témoin entre l'ancien batteur Roderic Mounir (Knut), à l'œuvre sur Devour dont le tempo s'effrite au profit d'une atmosphère pesante et saturée aux riffs marécageux, et le nouveau Bastien .C. Anthony (Lost Sphere Project, Colossus Fall, Forever On Edge) sur les trois titres qui le précèdent, ce nouvel opus dispo en vinyle 12" chez Throatruiner Records et Blastbeat Mailmurder constitue surtout la confirmation d'un rejet des carcans qui voit désormais la sauvagerie du trio s'exprimer sur un format plus constamment développé (5 minutes par morceau en moyenne).

Les nuées ardentes de guitares abrasives et autres martèlements forcenés d'une batterie à la Scandinave ouvrent ainsi régulièrement leurs funestes abîmes de violence cathartique à des lignes plus claires lors de ruptures où la tension larvée le dispute au fatalisme des mélodies (Spring Of The Jordan), tandis que le grunt torturé de Michael Schindl demeure au second plan, scandant sa rage et sa douleur sous un déluge de trémolos de guitares et de blast beats annonciateurs d'apocalypse (Hate Is A Black Hole), la marche doomesque et désespérée en seconde moitié d'Infected Water embrassant avec solennité cette triste issue.


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mardi 29 juillet 2014

Deep & Dark Download of the Day : Martin Fish - Go Back To Sleep EP


Rompu aux installations d'art contemporain et autres illustrations sonores pour pièces de théâtre ou documentaires, le Montréalais Martin Fish nous offre au téléchargement cet EP mettant en exergue deux des plus belles réussites de l'album Push The Little Daisies également sorti au mois de mai. Artworks jumeaux aux effets miroir intrigants, paysages mentaux sombres ou pastel, tantôt innocents ou hantés, où des friches industrielles côtoient glitchs oniriques et piano solennel, les deux sorties se fondent donc l'une dans l'autre. Mais au minimalisme acousmatique du reste du LP, agrémenté de jams rock singuliers le temps d'un N.O.Z.E.R.O télescopant post-punk, électronique avant-gardiste et musique de chambre contemporaine, se substitue sur les deux titres de ce Go Back To Sleep un véritable maelstrom de sonorités organiques et hachées laissant augurer d'une direction nettement plus déstabilisante pour les sens dans les futurs travaux du Canadien.

Sur Flavour N, d'étranges pulsations déstructurées aux éclats de beats saturés sous-tendent le spleen troublé d'un piano épuré, tandis qu'Orphans fait naître d'un marais de drones insidieux une micro-épopée de basses fréquences battant les tempes tel un métronome hypnotique sur fond de distos discordantes. Deux morceaux aux contrastes saisissants, où les pulsions se frottent à la mélancolie d'un rêve en rémission et aux remparts de la raison. Deux puits de mystère testant les limites de notre imaginaire et qui, pris à part comme au sein du disque qui a su les dompter, devraient vous fasciner durablement.


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