samedi 18 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Hanetration - Murmurist EP


Parti en 2012 d'un Tenth Oar pour le moins poussif dans les effets que déployait son maelstrom mystique et décadent, on ne donnait pas cher d'Hanetration. Mais étoffant ensuite son univers, sur l'excellent Torn Heat, de beats neurasthéniques parfaitement accordés à ces nappes distordues flirtant avec l'hantologie, le Londonien est peu à peu sorti de la confidentialité, avec le mérite de n'avoir jamais sacrifié son éthique DIY et cette esthétique lo-fi finalement transfigurée par des compositions plus réfléchies. Deux ans plus tard, il continue ainsi de lâcher ses réalisations en libre téléchargement, de l'immersif mais un brin languissant Nae Troth avec ses 22 minutes de progression décatie jusqu'au lancinant (et très bon) Timelapse, climax narratif mêlant cordes ectoplasmiques, radiations insidieuses et pulsations ethno-indus, à base de sons trouvés, dans une atmosphère de désolation.

Comme du Boards of Canada période Geogaddi joué au ralenti (Wither) dont on aurait troqué les rythmiques downtempo contre une poignée d'idiophones poussiéreux (Sundown, intrigant et beau comme le rite funéraire de quelque minorité tibétaine oubliée), Murmurist poursuit donc le travail d'érosion spirituelle de ces quatre précédents formats courts. A l'œuvre, toujours cette même inspiration élégiaque et déliquescente (les drones de Morning aux allures d'harmonium vacillant) mais secouée cette fois d'étranges échos de groove ésotérico-somatique (Begin et ses crépitements organiques agencés en boucles abstraites ; les percus chamaniques de Fly) pour mieux mettre en valeur les errances transcendantales des morceaux plus ambient dont les textures gondolent et se liquéfient à vue d'œil. Fascinant.


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vendredi 17 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : André Foisy - After The Prophecy EP


Avant le drone doom rampant vers le néant de son dernier album solo The End Of History paru au printemps chez TQA Records (label de l'excellent Thisquietarmy), André Foisy tentait de reconstruire sans pour autant s'abandonner à l'espoir d'un avenir meilleur sur cet EP, initialement sorti en cassette limitée sur son propre label Land of Decay en 2009, dont les invocations instrumentales itératives et saturées lâchent peu à peu la bride des Éléments, générateurs de vie, sur les déserts de cendres d'un monde dévasté.

Des motifs de guitare et de percus réverbérées d'un Great Disappointment dont la transe mystique semble tituber sous le poids de la fatalité, aux crins lancinants et autres larsens obsédants de l'épopée post-apocalyptique Call To Clarion: Flee That Flood qui n'est pas sans rappeler par son crescendo de tension pelée les grandes heures du Silver Mt. Zion d'avant Horses in the Sky, le Chicagoan échappé des doomeux Locrian préfigure quelque peu sa rencontre avec Oikos en transformant progressivement ses maelstroms minimaux et abstraits en méditation élégiaque sur l'amertume des prophéties déçues, pas loin de ce que font les Madrilènes de leur côté.

Bien que renaissantes, les mélodies de guitare claire sont ainsi condamnées à errer sans espoir de retour et ne faire écho qu'à elles-mêmes dans un no man's land kraut aux rythmiques sur le déclin. Bientôt, le changement attendu n'est plus qu'un rêve aux souvenirs flous et nous revoilà flottant dans l'éther, purs esprits dont l'incarnation ne fut qu'un éclair d'imagination.


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jeudi 16 octobre 2014

Siavash Amini - What Wind Whispered To The Trees


Sortie : 6 octobre 2014 | Label : Futuresequence

Après une cassette sortie en février dernier, Till Human Voices Wake Us aussi vaporeuse que réussie, l’Iranien Siavash Amini réalise un disque au titre non moins évocateur, What Wind Whispered To The Trees, paru chez les Anglais de Futuresequence

Si son goût pour les notes qui sonnent comme des gouttes légères embuées de halos de vapeur n’a pas faibli, son travail sur la consistance des textures et des nappes a développé une tournure nouvelle. Lestés d’une charge dramatique menaçante, les drones de guitare se sont étoffés de reverbs qui construisent à elles seules des monuments de matière vacillante. What Wind Whispered To The Trees prend pour thème deux romans de Dostoïevski, Les Démons et Les Frères Karamazov, et cette trame y est sans doute pour beaucoup dans cet assombrissement. A ce titre, le splendide morceau d’ouverture, The Wind, s’illustre en particulier, dressant des colonnes de fumée grondante, qui s’épanchent en un ciel maculé de suie. Une progression quasi épique fait intervenir au sein de ces émanations un fil mélodique aigu, lyrique, qui introduit imperceptiblement le violon douloureux de Nima Aghiani. La tension s’adoucira par la suite sans jamais se défaire de ce sentiment tragique, de cette impression funeste de faille, laissant planer l’attente du moment de la déchirure. 

Au delà de l’étoffe même des drones qui charpentent cet album, la beauté perçue doit beaucoup aux incursions néo-classiques auxquelles donnent lieu les méandres de cordes. Les grésillements viennent parfois moduler, à la façon d’un vibrato, les plages amples et graves que trace le violon. Plus tard, l’instrument gagne le premier plan, léchant la toile comme un pinceau hardi. L’équilibre, combinaison sobre mais si complexe, se créé alors entre l’élan noble et poignant des cordes, la pesanteur des bourdons de guitare et les mélodies opalines qui luisent en fond. Pour ne rien gâcher, le mastering du vénérable Lawrence English apporte à l’objet un grain inimitable. L’ambient de Siavash Amini est de ceux qui parlent, vibrent et font écho sur le champ, évoquant mille choses, recoins et  références que l’on touche du doigt sans chercher à les nommer. Influencé également par la philosophie, par Barthes, comme par l’Iran du Sud, le musicien n’en compose pas moins une musique aussi nébuleuse qu’équivoque, susceptible d’être absorbée et comprise sous l’angle de multiples sensibilités. Bulle introspective et substantielle, What Wind Whispered To The Trees est de ces cabanes haut perchées dans lesquelles on ne se recueille qu’en compagnie de la rumeur des bois. 

Manolito


mardi 14 octobre 2014

Tadash - Shadow Of Dreams


Date de sortie : 29 septembre 2014 | Label : Autoproduction

Shadow Of Dreams, premier titre incantatoire de cet album portant le même nom, suit une trajectoire insidieusement métamorphe et, d'emblée, balance crânement ses atouts sur le tapis de jeu : électronique pelée, post-punk patraque, drone liturgique et psalmodies habitées constituent l'ordinaire d'un album plutôt renfrogné. Un cri à peine plus audible qu'un murmure mais un cri quand même. Une rage contenue, une urgence contrariée qui se force elle-même à prendre le temps. C'est à la fois très sombre et très aéré. Une entame qui se charge de peupler le cerveau d'images mentales qui ne s'évaporeront qu'à la toute fin : nuances de gris et de noir dans les coins, des touches de blanc au centre, quelques ouvertures pour laisser passer un peu d'air et de la lumière, un contraste aveuglant qui force l'auditeur à plisser ses yeux pour espérer une quelconque mise au point. D'ailleurs, c'est souvent le flou qui prédomine. On arpente un chemin musical balisé de kerns anthracites érigés auparavant par - entre autres - The Cure (les basses arachnéennes et le moral dans les chaussettes), Joy Division (la voix étranglée, expulsée dans une urgence désespérée), Hood (la mélancolie pluvieuse qui se drape d'électronique) ou même Diabologum (les paroles parfois en Français sur fond d'arrangements pas vraiment guillerets) et, bien que constitué de raccourcis, le sentier se montre extrêmement sinueux. Pour avancer d'un mètre à vol d'oiseau, on en marche cinq. Le disque dépasse le cadre de sa stricte écoute par un jeu de réminiscences qui provoque l'étrange sensation d'être face à une musique que l'on connaît bien alors qu'en fait, on ne la connait pas. Faut-il attendre par-là que Tadash n'est qu'une réunion d'habiles faiseurs ? Évidemment non. Beaucoup trop à poil, beaucoup trop sincère, envoyant valdinguer hors de sa musique la moindre fioriture qui pourrait arrondir les angles, le duo se montre tel qu'il est : un peu de traviole, ses tripes entières dans ses morceaux égratignés au service d'un disque attachant et souvent beau. Il se tient exactement là où l'on voudrait qu'il se tienne, élégant et écorché, comme si le duo avait farfouillé sur nos étagères à la recherche des albums d'île déserte et en avait croqué la synthèse en quelques morceaux : si les accents sont familiers, c'est avant tout parce qu'ils nous parlent et surtout parce qu'on a l'impression qu'ils ne s'adressent qu'à nous.

Ainsi, des notes tintinnabulantes qui rythment parfaitement Commère La Mort aux nappes de synthétiseurs héritées de Carpenter qui soutiennent Toujours La Même Histoire, de Filature qui évoque Trisomie 21 égaré au beau milieu d'une cathédrale gothique à Creuser Ta Tombe, martial et contenu, le duo montre une multitude de visages et de personnalités : un pied en permanence dans le post-punk (la basse en avant), l'autre souvent ailleurs, Tadash ne se répète jamais tout en conservant la même humeur maussade. Les morceaux défilent mais diffèrent de ceux qui les suivent ou les précèdent. Dans le même temps, la scansion élégante d'un orgue de barbarie (le magnifique Ailleurs D'en Face) ou les notes suspendues dans les airs d'une guitare liquide associées au glas d'une cloche mortifère (Little Hope - Ouvrir Canal) s'évaporent peu à peu au profit d'une autre idée qui passe insidieusement devant, ce qui fait qu'à l'intérieur d'un même morceau, rien ne se ressemble non plus. À jouer ainsi au chat et à la souris, Tadash pourrait perdre le fil et perdre aussi l'auditeur mais non, ça n'arrive jamais. Bien qu'un brin dilettante, le duo sait ce qu'il veut et ce qu'il fait. "Un étant donné/Sur la plage/Les pieds dans la neige" avance-t-il d'ailleurs sur le dernier titre, parfait épilogue oxymore qui cultive le paradoxe dans ses paroles mais aussi ses arrangements en doublant les nappes inquiètes de cris incongrus, livrant par là même l'une des clés de sa musique. Poussières de dark ambient agrégées sur des gouttes de folk, drones sépulcraux enveloppant les cordes de la basse, field recordings agrémentant discrètement l'ensemble, Cyrod Iceberg et Clément Malherbe façonnent une sphère bien noire qui retient la lumière et plus sûrement notre attention. Alors, bien sûr, à explorer comme cela de multiples directions, il arrive qu'un morceau soit parfois en-dessous des autres - c'est d'ailleurs très subjectif (les nappes au début de Théorème En Grain ainsi que sa mélodie ne me convainquent pas des masses) - ou qu'une intention n'aille pas jusqu'au bout (on aurait aimé des guitares parfois plus mordantes) mais rien de bien méchant et rien qui n'entame la majesté de l'ensemble. D'autant plus qu'il s'agit-là d'un premier album (si on fait abstraction de l'EP dont trois titres sur quatre se retrouvent ici) et que la trajectoire de Tadash ne peut être qu’ascensionnelle.

Pour finir, Shadow Of Dream, "enregistré, mixé et mastérisé à la maison", montre un grain sonore qui lui sied parfaitement. On sent bien qu'un peu plus de rondeur et d'enrobage en aurait cassé le fragile équilibre en gommant les chausse-trappes et accidents qui donnent à Tadash tout son sel, le rendent si humain et touchant. Sec et pelé comme les morceaux qui le portent, l'album est un bloc catadioptre très cohérent. On tient-là quelque chose qui montre une belle personnalité et qui, par son goût de l'exploration et de la recherche inlassables, se montre particulièrement accaparant.

Chapeau bas.

leoluce


lundi 13 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Astral & Shit - Black


Petite infidélité à GV Sound pour cet album du Russe Astral & Shit édité par un autre label du cru, 1429 Records. En superposant cette fameuse figure équestre de Napoléon franchissant le col du Grand-Saint-Bernard à l'entame de sa deuxième campagne d'Italie (qui opposera notamment la République Française aux troupes russes du feld-maréchal Souvorov) avec les buildings d'une métropole du XXIème siècle sous une nébuleuse étoilée, Ivan Gomzikov replace quelques siècles d'histoire terrestre à l'échelle d'un grain de poussière dans l'infini des cieux, tout à faire la même impression d'insignifiance dans le grand néant noir du cosmos qu'évoquent les vortex de drones magnétiques des quatre pistes-fleuves de 20 minutes chacune composant ce Black à l'aura radiante et démesurée.

Plus profond dans ses textures et dense dans ses harmonies aux allures de liturgie cosmogonique que son successeur Wild Circus dont on parlait hier, l'album impressionne par sa dynamique complexe et ininterrompue, scintillant de mille fourmillements célestes sur le parfait Exoskeleton tandis qu'en contrebas le gigantesque tsunami de gaz et de débris d'une bombe nucléaire à combustion lente avale kilomètre après kilomètre d'un paysage soufflé sur son passage, faisant table rase pour une nouvel ère de communion avec les forces mystérieuses qui régissent l'univers (Drowning Sword). Reste à vous accrocher sur 80 minutes d'un disque en apparence statique jusqu'à ce que l'immersion fasse son effet et que le monolithe dévoile son jeu de miroirs abyssal (cf. le vertigineux Huntsman).


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dimanche 12 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Astral & Shit - Wild Circus


Chose promise chose due, on reprend notre exploration des sorties récentes du netlabel russe GV Sound, et ça passe forcément par la tête de gondole Astral & Shit, droneux bien connu de nos lecteurs (également via notre compil' Transmissions from the Heart of Darkness et son 5ème volet Elsewhere pour lequel le natif de Neviansk avait composé l'an passé l'inédit Russia God) et qui délivre une fois par mois, bon poids, le genre d'album dont sont friands les insomniaques en quête de rêveries éveillées où noyer leurs sens anesthésiés.

Allez savoir pourquoi un titre en japonais sur la pochette alors que les noms des morceaux sont en latin comme à l'accoutumée, pourquoi Wild Circus alors que le disque déroule ses nappes de drones contemplatifs, empreints de foi et d'angoisse du néant, avec une lenteur consommée. Autant de mystères demeurant sans réponse à l'écoute des longues pistes vaporeuses aux fluctuations harmoniques ultra-minimalistes auxquelles Ivan Gomzikov convie l'auditeur à s'abandonner sur la durée pour en goûter toute la profondeur, entre extase éthérée et soubassements crépusculaires dont les grondements des nuages lourds prennent peu à peu le pas sur la spiritualité.


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