samedi 12 avril 2014

Noxagt - Brutage / Collection 1



Date de sortie : 15 mars 2014 | Label : Drid Machine Records

Brut, brute, bruit, bruitage, brutal... Brutage. Les déclinaisons sont multiples, les nuances infinies mais le mot n'existe pas. Enfin, si, maintenant, il existe et sa définition toute entière est contenue dans ce disque. Il pourrait également définir la musique de Noxagt mais le groupe a connu plusieurs âges et sans doute Brutage ne convient-il parfaitement qu'à sa dernière incarnation. C'est bien ce que montre Collection 1 dont on parlera plus loin : un line-up différent, le même paradigme pourtant (en gros, une rythmique basse-batterie au cordeau qui s'oppose aux digressions d'un troisième instrument) mais un autre chemin. Souvent celui du troisième instrument justement (violon ou guitare) qui incurve légèrement le chaos des deux autres. Pourtant, ce n'est pas lui qui fait l'essentiel de la musique de Noxagt. L'essentiel, c'est sa rythmique. Indéboulonnable, elle n'a pas changé depuis quatre albums maintenant. C'est elle qui hypnotise. C'est elle aussi qui met mal à l'aise. C'est elle que l'on suit invariablement. Et dans Brutage, c'est avant tout elle que l'on entend. Une courte introduction et le trio balance les dix minutes et quelques de You Were Followed By A Man From The Station To Your House et le moins que l'on puisse dire, c'est que cet homme en question dont on ne sait rien ne nous veut pas que du bien. Après cinq minutes, le titre nous enferme dans les filets d'une répétition aliénante, une répétition qui était pourtant là dès le départ mais à tel point disloquée qu'on ne l'avait pas forcément remarquée. Et puis ça joue fort. Et plus on monte le volume, plus c'est implacable. Jan Christian Lauritzen massacre ses fûts en tenant chaque baguette des deux mains, son instrument en prend plein la gueule mais reste malgré tout dans les clous. La basse quant à elle explose en ondes dévastatrices qui décollent littéralement l'espace. C'est que Kjetil D. Brandsdal ne manifeste pas non plus une tendresse démesurée pour ses cordes et n'a pas son pareil pour les faire sonner comme un rhinocéros enragé. Les deux ensemble évoquent le doux bruit d'un marteau-pilon ou d'un trente-huit tonnes c'est selon. Et  quand l'invité s'en mêle, c'est encore plus massif. Tout comme le violon fuselé de Nils Erga qui inondait les arabesques massives de Turning It Down Since 2001 (2003) et The Iron Point (2004) avait fini par laisser la place à la guitare abrasive d'Anders Hana (transfuge des tarés d'Ultralyd) sur l'éponyme de 2006, cette dernière se trouve elle-même remplacée cette fois-ci par celle de John Hegre (déjà croisé, entre autres, chez Jazzkamer ou aux côtés de Lasse Marhaug). Elle accompagne idéalement le raffut rythmique, le survole ou l'habite mais elle reste indubitablement à part. Basse et batterie sont tellement indissociables, chevillées l'une à l'autre, qu'au bout d'un moment on finit par ne plus trop savoir qui fait quoi. En revanche, on identifie toujours parfaitement la guitare.

C'est encore plus prégnant sur Someone Calls You Every Night But Says Nothing, morceau bulldozer à l'incroyable densité qui superpose des couches industrielles à un solide agrégat noise. La basse tente de s'extirper de la masse sonore mais retombe bien vite dedans et la guitare achève d'unifier le tout en traçant quelques zébrures maousses qui donnent à Noxagt un côté metal jusqu'alors insoupçonné. Sur A Colleague Came To Your House And Punched You. Your Room Became Very Messy (ces titres !), elle révèle cette fois-ci tout le potentiel psychédélique du trio. Basse en avant, salement distordue, le morceau se pare de drones déglingués qui altèrent la répétition. C'est tout à la fois droit et de guingois, bizarre et jubilatoire. Enfin, A Drunken Person Kicked You At The Station And You Had To Go To The Hospital explore le versant dark ambient de Noxagt et fait naître sous l'épiderme nombre de sensations assez bien résumées par son titre. Lézard invertébré assez dégueulasse, le morceau se passe de rythmique pour se concentrer sur les textures et finit par faire tout aussi mal que les autres en substituant le harcèlement psychologique à l'agression physique jusqu'ici convoquée. Brutage s'en va ainsi comme il était venu, paré d'un voile énigmatique que sa musique a à peine éclairci. Beaucoup de répétitions mais aussi, on le voit bien, beaucoup de variations. Des éclats singuliers qui révèlent, par opposition, toute la noirceur monolithique de l'ensemble. Alors c'est vrai que les mélodies sont laissées de côté. C'est vrai aussi que le trio sonne un poil moins alambiqué que sur les albums précédents mais il gagne en jusqu'au boutisme forcené le peu qu'il perd en complexité et son pouvoir de sidération s'en trouve préservé. Avec Brutage, les Norvégiens montrent qu'ils vieillissent bien et font attendre impatiemment la suite. Toutefois pour celles et ceux qui n'aiment pas attendre, Drid Machine Records a eu la très bonne idée de sortir Collection 1 conjointement à Brutage. C'est la période Nils Erga qui y est convoquée. Compilant, pêle-mêle, extraits de concert (de bonne qualité), morceaux inédits datant du tout premier enregistrement du groupe, Saemon Box (2001, malheureusement jamais publié) et Peel Sessions, Collection 1 montre à quel point le groupe a su cultiver sa singularité dès ses débuts. La rythmique était déjà bien en place, déjà implacable et le violon s'y agrippait merveilleusement.

Tous les morceaux sont évidemment excellents mais deux d'entre eux sont bien plus que ça. Ils frisent l'exceptionnel. Titanic d'abord, issu d'une Peel Session sur laquelle on aimerait bien mettre intégralement la main. Rythmique véloce qui ne cesse de grandir, alto au diapason qui hante les interstices, une boule se crée à la sortie des enceintes et vibre dans l'air, explose puis implose, puis explose à nouveau. La mélodie s'installe dans la boîte crânienne pour ne plus la quitter et l'on suit ses méandres complexes jusqu'à la dislocation totale du paquebot qui finit par sombrer. Abdel-Wahab ensuite, issu de Saemon Box, parfaitement hypnotique et accaparant, montrant que lorsque Noxagt s'ouvre à d'autres folklores, il reste avant tout lui-même en ne l'étant pourtant plus tout à fait. Les autres morceaux, bien qu'un poil moins intenses, s'avèrent du même bois et l'on pourrait également passer quelques lignes à les détailler (on ne le fera pas pourtant, mais de Love Transfusion à Gravy & Blood, rares sont les moments où l'on reste de marbre). L'ensemble ne dure qu'une demi-heure mais file à la vitesse de l'éclair et l'on se perd volontiers dans le flot impétueux d'une musique pure et sauvage qui joue avec nos émotions comme avec nos nerfs. Bref, loin de n'être qu'un pays qui a mis en exergue le mal être de quelques pandas tristes, il est également temps de reconnaître la Norvège comme le pourvoyeur de ce qui se fait de plus intraitable et inhospitalier de ce côté-ci de l'Europe. On loue le pays pour sa réussite politique et financière mais c'est à se demander s'il n'y a pas quelque chose de vicié derrière ses belles façades ripolinées. Ultralyd, Noxagt, MoHa!, Lasse Marhaug et quelques autres, se mêlant et se démêlant, tous sidérants et tous extrêmes. On n'accouche pas d'une telle scène par hasard. Ou tout y est-il à tel point bien rangé que l'incontrôlable se doit d'apparaître ? À certains moments, Noxagt a quelque chose de terroriste et l'entropie dont il ne se départ jamais montre un élan que l'on jurerait vital.

En tout cas, vitale, il va de soi que sa musique l'est.

 leoluce




mercredi 9 avril 2014

Deep & Dark Download of the Day : Chris Weeks - Silo EP


Soyons clairs, si vous ne devez écouter qu'une sortie de l'Anglais ce printemps il faudra que ce soit Conductor, requiem pour l'ère de l'électricité joué par un orchestre de machines moribondes qui marquera assurément notre année drone. Lâché dans la foulée en libre téléchargement, ce nouvel EP est forcément moins ambitieux, moins escarpé aussi mais s'avère tout aussi saisissant de magnétisme harmonique, des nappes oscillantes du troublant Wool aux majestueuses rêveries d'A Flicker Of Light toujours sur le fil de la sursaturation, en passant par le crescendo démiurgique de Shift ou le dark ambient sismique de Dust.

Inspiré par la série de romans du même nom publiée uniquement en e-books par l'Américain Hugh Howey, Silo fait le lien entre deux obsessions récurrentes de l'auteur de Contemplation Moon, la SF dystopique incarnée ici par un thriller sur fond de lutte des classes dans un futur post-apocalyptique, et la persistance organique de l'art dématérialisé. A l'image des dérèglements numériques du bien-nommé A Sudden Instance Of Malfunctioning or Irregularity In An Electronic System sorti le mois dernier par son side project Kingbastard, Chris Weeks semble ainsi célébrer le pouvoir d'évocation intact d'une oeuvre désormais dotée d'une vie propre et qui néanmoins, à l'image de ses précédentes sorties sur le label Odd John, ne verra vraisemblablement jamais le jour en format physique.

Un sacré pied de nez aux ayatollahs du matos haute fidélité, peu d'albums ayant su faire preuve ces dernières années d'une profondeur de champ comparable à celle des home recordings totalement autoproduits du Britannique - lequel conseille comme il se doit l'écoute au casque, garantie d'une qualité d'immersion que n'égalera jamais la meilleure des installations acoustiques.


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dimanche 6 avril 2014

Sluggart - Slumberless


Date de sortie : 30 mars 2014 | Label : Xtraplex Records

Nous ne le dirons jamais assez, mais la maison Xtraplex est réellement incroyable. Ayant fêté en février dernier ses deux années d'existence, parsemées depuis ses préambules de sorties toujours plus enivrantes les unes que les autres au style désormais si reconnaissable et singulier, elle vient de franchir une étape prépondérante, celle des prémices de la production d'objets physiques. Ayant vécue plus de la moitié de sa vie dans la pure gratuité, la demeure belge s'est donnée les moyens de matérialiser ces 24 mois d'efforts et ainsi entamer la production de cartes SD, cassettes et autres compact discs (dans un premier temps). Lentement mais sûrement Xtraplex impose sa "patte", nullement propulsée par un quelconque souhait de renouveau stylistique ou de réelle percée médiatique. Ces "ganglions créatifs" tels qu'ils se définissent eux-mêmes, gardent le même et unique cap qui est le leur, ne cherchant aucunement à réinventer la roue, au profit d'une recherche approfondie sur l'ambiance, et le ressenti pur qu'elle procure. Au pays des ganglions géniculés, la mélodie est reine. Et pour enfin en venir à notre sujet principal, Slumberless est sans nul doute l'un voire le meilleur disque du label. Une immense joie donc de le voir prendre vie sous forme physique. Ajoutez à cela un superbe artbook incluant certaines des illustrations de Sluggart en personne si vous souhaitez vous offrir le pack complet (même si je crois que le bouquin est d'ores et déjà sold-out).

Je n'aime pas citer d'autres artistes pour appuyer mes argumentaires, en particulier pour la maison gantoise, mais il est intéressant de noter que la production à laquelle nous avons affaire se rapproche de celles de l'écurie Ultimae (Sync24 ou Carbon Based Lifeforms notamment), en particulier sur le morceau Drunken Follies. Un tantinet plus sombre qu'à l'accoutumée (par rapport au label entier ainsi qu'à sa première production sortie en février 2012), ce dernier effort accouché par Sluggart est une perle de rêverie en clair-obscur aux humeurs changeantes, zigzaguant entre trip sous substances inconnues, brumeuse noirceur et j'en passe. En réalité, difficile de savoir de quel côté du mur nous sommes. Le ressenti par rapport à l'objet a été plus qu'ardu à mettre sur papier. Comme un rêve des plus bizarres que nous tentons de narrer à l'éveil, Slumberless marque son empreinte à chaque temps fort de l'histoire, laisse derrière lui certains détails pointilleux, mais nappe notre cortex d'un sentiment quant à lui terriblement précis. Ce rêve-là est hors du temps, beau mais dramatique à la fois, soumis aux aléas manichéens. Pleinement humain et victime d'une existence sans attache familière, éduqué à la seule force de la survie en solitaire dans un monde hagard et terrifié, vide de bonheur, laissant quelques brefs balbutiements de cordes vocales s'émanciper au gré des vents dans ce vaste lieu apocalyptique et infiniment brumeux, dans l'espoir d'une réponse, en vain (Pavement). Slumberless relate la survie d'un être dont on ne sait rien, destiné à respirer et à vagabonder dans la solitude la plus absolue.

Sam Nielandt de son vrai nom garde ce même goût marqué pour les accords bizarroïdes,  mais son travail se voit affublé d'un niveau d'abstraction un cran au-dessus. Bien moins immédiat dans son rythme, plus en retenue et en profondeur, c'est en définitive un travail bien plus abouti, même si son précédent essai était déjà de haute volée. Pleinement attachant dans toute sa splendide noirceur et sa mélancolie suave, percutant dans toute la tristesse et le désespoir qu'il matérialise à la perfection (Hollow Heart), il est de ces albums capables de stimuler des émotions nouvelles, sorte de fusion de sentiments usuels dont la combinaison opère comme une forme de magie noire, aux frontières d'une catalepsie lorgnant sur la pénombre, aux très succinctes traces de clarté optimiste mais à la beauté sans pareille.

-inoui-



mercredi 2 avril 2014

Deep & Dark Download of the Day : Raining Leaf / Wizards Tell Lies - Fallen EP


Coutumier des épopées de l'ombre tenant en un seul titre, l'Anglais Wizards Tell Lies (interviewé dans nos pages en 2012 suite à sa participation à notre compil' Escaping) remet le couvert, associé cette fois à son compatriote Raining Leaf louvoyant comme lui aux confins du dark ambient, du post-rock et de l'expérimentation noisy.

Du haut de ses 26 minutes, Fallen est forcément hors-norme mais c'est surtout tout ce qu'il s'y passe qui impressionne, travelling avant sur un paysage de désolation que l'on parcourt tel un fantôme renvoyé un siècle en arrière : une tranchée, avant l'apocalypse puis sous les mortiers en sourdine et lorsque enfin, pavée de corps inertes, elle n'est plus qu'un désert de chair morte et que l'angoisse se mue en élégie tandis que la réalité du présent et ses pulsions de vie reprennent peu à peu leurs droits.


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mardi 1 avril 2014

Deep & Dark Download of the Day : Blue Dressed Man - Autumn Wood EP


Du Luxembourgeois Jacques H. qui officie depuis 15 ans sous le pseudo de Blue Dressed Man, on ne connaissait que l'EP Hopeful Loneliness sorti en 2012 sur le label Etched Traumas et toujours disponible en libre téléchargement. Discret, le bonhomme faisait preuve de la même retenue dans sa musique, délicat melting-pot de synthés fantasmagoriques, de drones vaporeux, de pulsations électroniques et d'instrumentation plus organique (cordes baroques et percussions, notamment) aux humeurs volontiers bucoliques.

De la même manière, Autumn Wood esquisse un espace urbain déserté avec lequel la nature aurait appris à fusionner. Un futurisme craquelé vit ses derniers instants magnifiés par les arpeggiators crépusculaires et les percus mystiques de Deep Wood, sous les distos lynchiennes de Behind Trees la sève pulse en numérique, on ressent l'appel du loup solitaire par-delà les néons vacillants des boulevards de Forest Floor et derrière les beats IDM de Uneven Walk ou d'un Knotty Branches réminiscent du BoC d'il y a 15 ans, c'est la vie du sous-bois qui s'affaire et la mélancolie de l'automne déclinant qui nous lacère l'âme.


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vendredi 28 mars 2014

Deep & Dark Download of the Day : Crowhurst / Power Monster - Isolation


Isolation, parce qu'à moins d'être tout seul à la maison ou entouré de sourds, il vous faudra user du casque pour écouter ce nouvel EP du Californien Jay Gambit sans vous attirer les foudres de la petite maisonnée. On ne va pas vous le présenter à chaque fois, Crowhurst fait du bruit, le fait bien et ne s'arrête jamais. Après En Nihil, le voilà donc associé à Power Monster, projet d'une Texane tout aussi tonitruante et forcenée du nom d'Alexandra Pharmakidis.

Autant dire que si ce n'était pour le regard sombre du personnage représenté, on se demanderait bien ce que le détail d'une peinture classique vient faire en cover de ce nouveau monolithe harsh à la limite du futurisme. En face-A, Crowhurst y livre en effet un crescendo d'oscillations radiantes et pullulantes qu'on aurait plus facilement associé à un mash-up de Francis Bacon et de Pierre Soulages. Quant à sa compatriote, elle ne démérite pas en face-B avec son ouragan sursaturé d'échardes statiques et de clous rouillés : c'est dire si ces deux-là se sont trouvés et avec un peu de chance on aura bientôt droit à toute une portée de petits EPs vicieux et déglingués !


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