vendredi 31 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Zoran & Gimu - A World Apart


Lapilli et débris osseux jonchent le sol gris de cendre qu'arbore la pochette de cette collaboration entre le droneux brésilien Gilmar Monte (à l'honneur de cette même rubrique en juin dernier pour le vaporeux et abstrait Moving Still) et le soundscaper dark ambient slovène Zoran Peternelj venu du dub ambient et de la techno old school. Malgré ce background électronique, difficile néanmoins de savoir qui fait quoi sur A World Apart, Gimu nous ayant également habitués à l'usage de beats minimalistes noyés sous ses textures mouvantes agencées en flux magnétiques, tant et si bien que le Young Vocanoes introductif, avec ses discrètes pulsations martiales et ses soubassements grondants, pourrait aussi bien être issu de l'une de ses sorties solo.

Qu'importe, la suite s'avère plus ouverte et l'osmose est parfaite entre les deux musiciens, qu'il s'agisse de gravir armé d'un piolet et de broches à glace les pics gelés de Summits où se réverbèrent telles des lames de lumière tranchantes comme des rasoirs les rayonnements d'un soleil de plomb, d'arpenter la vallée spectrale d'un Dead Plains aux allures de désert de sel que des arpeggiators de synthés vintage ourlés de drones éthérées ouvrent sur des cieux constellés d'étoiles, de plonger dans les courants tourbillonnants de The Lush Fields I'd Run To jusqu'à en perdre pied et frôler le vertige des grands fonds dans la lueur opalescente des fourmillements électroniques zébrés de bourdons abrasifs, ou de finalement décoller pour l'espace avec Igneous, à la découverte d'autres constellations (Gulf).


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mercredi 29 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Rec008 - Longing I EP


S'agissant de condenser son univers en un seul morceau-fleuve de 18 minutes, on pouvait se demander si le Russe Rec008 allait opter pour le drone ambient élégiaque ou le post-rock métronomique, deux facettes qui s'équilibraient et s'interpénétraient assez idéalement sur le mélancolique Abate du mois dernier. L'intitulé de l'unique piste que comprend cet EP appelé à connaître une ou plusieurs suites met toutefois la puce à l'oreille d'emblée : il sera question pour le musicien de nous faire partager sa nostalgie pour la nature qu'avalent un peu plus chaque jour nos cités de béton.

Exit donc la batterie claire et les guitares en suspension, seuls subsistent ici ces longues distorsions synthétiques évoquant la désespérance éclairée aux néons d'un futur façon Blade Runner qui est déjà un peu le nôtre. Forcément languissant, mais tout aussi poignant à condition d'abandonner son vague à l'âme à la dramaturgie contemplative de cette longue marche nocturne au milieu des buildings dépersonnalisés d'une métropole endormie, où l'on n'entend pas plus d'oiseaux qu'il n'y a d'arbres pour border ses artères à perte de vue.


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mardi 28 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Astral & Shit - Spiritus Vitae


Après Wild Circus et Black, déjà du nouveau pour le Russe Ivan Gomzikov. Morceaux-fleuves majestueux et languissants, artwork antique, références ésotériques au cheminement vers l'illumination paradoxalement mises en musique par des textures crépusculaires aux harmonies troublées, tous les ingrédients sont là sur ce "Souffle de vie" qui s'étire sur près de 80 minutes.

Et pourtant, même à la suite d'une bonne douzaine de sorties cette année, on ne se lasse toujours pas des errances spirituelles d'Astral & Shit, d'autant moins quand les drones semblent se consumer comme ici, au son des flammèches crépitantes qui en alimentent la ferveur énigmatique (Lumina, Micat, Strepitu). Tandis que les flux et reflux lancinants de synthés liturgiques évoquent l'austère obscurantisme d'un futur voué de toute éternité à rejouer les sombres pages de l'Histoire, des field recordings plus concrets usant de nos petites nuisances sonores (toussotements, éclaircissements de voix, murmures maladroits et autres bruits de pas) réverbérées par l'espace infini d'une cathédrale à ciel ouvert (Manete, le final Semita) rappellent qu'aussi insignifiant soit l'Homme dans la marche du Temps, c'est sa foi en la vie, attentive aux manifestations aussi ténues qu'un chant d'oiseau dans la nuit noire (Glossa), qui fait de nous les témoins sans qui les ténèbres, comme leurs éclaircies, ne feraient que passer sans laisser de traces.


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samedi 25 octobre 2014

Deep & Dark Download of the Day : Morbidly-O-Beats - Growing Like Fungus EP


MC et producteur de Chicago dont on a déjà pu goûter cette dernière année les instrus lo-fi tantôt planants et opiacés (en mode abstract) ou plus mordants et déconstruits (lorsque le rap s'invite) du côté d'I Had An Accident ou US Natives Records, Morbidly-O-Beats inaugure cette fois le tout jeune label clermontois Hello.L.A. du graphiste Bertrand Blanchard, dont l'artwork morbide et fuligineux souligne joliment la dimension fataliste de ces huit vignettes aux beats anguleux (DISStorded) et aux synthés déliquescents (Outro), quelque part entre le voltage crépusculaire des Dust Brothers de Fight Club (Enemy), le flow magnétique de Thavius Beck (Dead Eye) et les productions pour Sole du génial Odd Nosdam à la grande époque d'Anticon (Star).

Influence avouée depuis l'adolescence (visiblement son No More Wig For Ohio avait ouvert quelques chakras), c'est toujours ce dernier mais période Level Live Wires qu'évoque le contraste entre la sérénade d'une harpe éthérée et le souffle livide des nappes saturées sur Forgiveness In Two Parts. Pas étonnant que Morbidly-O-Beats et son pote MJC aient pu convaincre l'ex cLOUDDEAD de lâcher au printemps dernier un remix du second sur Earwax Vol. One, premier EP de leur propre écurie FilthyBroke qu'il faudra également suivre de près. En attendant, on se délectera de la tension viciée du bien-nommé Damp&Dirty ou des fantasmagories downtempo d'un GrowingMorbidly-O-Beats ne ressemble qu'à lui, épurant à l'extrême cette même mixture de samples oniriques et de beats syncopés entendue sur cassette chez IHAA, qui fait aujourd'hui de l'Américain un petit Boards of Canada hip-hop.


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vendredi 24 octobre 2014

Art Of Burning Water - Living Is For Giving, Dying Is For Getting


Date de sortie : (approximativement) le 27 octobre 2014 | Label : Riot Season

Cinquième album déjà. Le groupe reste ce qu'il est. Art Of Burning Water c'est moche, dégénéré, ça sent mauvais et c'est approximatif. Et puis, c'est lourd aussi, ça empile les couches dégueulasses les unes sur les autres pour obstruer les capillaires et ça vise l’asphyxie. Et d'ailleurs, souvent ça l'atteint. Art Of Burning Water, ça va vite également. Rythmique marteau-pilon, voix d'hyène en rut, riffs qui giclent à la vitesse de l'éclair, l'un chassant immédiatement l'autre. Mais ça peut aussi être très lent et souvent, l'immobilité arrive sans crier gare, comme ça, en plein milieu d'un morceau par ailleurs jusqu'au-boutiste et violent. Et enfin, c'est assez monolithique. Bien plus ici que sur This Disgrace, leur précédent méfait de 2013. La faute sans doute à une production légèrement plus étouffée et à une série de morceaux en ouverture faussement gémellaires qui voient le groupe littéralement nous marcher dessus. Comme une cohorte d'éléphants obèses labourant l'épiderme. On a un peu l'impression que le disque lui-même se recroqueville sous son propre poids, que les sons tentent désespérément de s'échapper des enceintes pour inhaler un peu d'air ou y flotter simplement mais que la force centripète annule puis atomise la centrifuge. La musique retourne alors d'où elle était venue, réintègre le disque et s'écroule sous sa masse. Et puis tout ce qu'il y a autour fait de même : vous, les meubles, les murs et pour finir, la Terre entière. Un Big Bang à l'envers. Ajoutons à cela que le propos est majoritairement torturé, voire complètement désespéré et qu'il multiplie les araignées dans la tête. C'est tout le temps haineux et crispé, ça ne rigole jamais et ça vous fait ravaler fissa la moindre lueur d'espoir et vous abandonne là, dans des îlots de résignation et de haine de soi. Pas vraiment glamour, encore moins sexy. En reprenant les choses là où le précédent les avait laissées, Living Is For Giving, Dying Is For Getting rappelle fort justement en quoi Art Of Burning Water est un groupe formidable. Tout y est tellement prototypique. En mélangeant ainsi finement une tonne d'éléments pas drôles et malfaisants - hardcore épileptique, metal navrant et noise hargneuse, glacis industriel et énergie punk - le groupe circonscrit les règles de l'Art et met à jour rien de moins qu'une dialectique. Un disque que l'on pourra utiliser pour expliquer la guerre aux enfants ou montrer en quoi la violence, vraiment, tu vois, c'est moche.

La basse balance des algorithmes définitifs, martèle la pulsation dans une répétition pas claire ou au contraire, change d'embranchement toutes les trois secondes. On ne sait pas trop si elle impulse ou si elle suit. La guitare fait de même et administre un nombre impressionnant de riffs alambiqués : hachés menus ou massifs, découpés à la truelle ou finement ciselés, l'éventail ainsi mis sur pied est assez ahurissant. La batterie n'est évidemment pas en reste et on souffre pour le kit en permanence en se disant qu'il ne doit pas en rester grand chose à la fin de chaque morceau (ce que semble confirmer cette mignonne vidéo). Et puis, là-dessus viennent se greffer un nombre assez important de samples et de bruits captés ici et là qui, loin d'aérer le propos, le maintiennent plutôt fermement la tête sous l'eau. Et enfin, c'est au tour de la... euh, voix ? Si on peut appeler comme ça ces cris vicelards qui ont plus à voir avec un porc que l'on égorge qu'avec un être humain. En retrait, en permanence exagérée, elle recouvre l'ensemble d'une laitance démoniaque qui affermit encore plus le ciment grossier qui se tient en-dessous. Les bases sont posées et l'on pourrait croire que le tout manque de nuances. Il n'en est rien. On a même du mal à croire le nombre effarant de possibilités que permet l'attirail plutôt basique susmentionné. En dehors de l'atmosphère extrêmement noire et violente, peu de points communs entre un It Will All Make Sense When We're Dead et un December 14th 1990 (Sadness Begins) qui le suit immédiatement par exemple : d'un côté quelque chose qui file à la vitesse de l'éclair, brise son hardcore contre des cathédrales de noise furibarde, de l'autre un bout de metal déviant lourd (très) et martial (beaucoup aussi) qui explose par à-coups et use d'une répétition forcenée. Art Of Burning Water explore consciencieusement le spectre de l'agression et se montre particulièrement exhaustif à ce petit jeu-là. On y entend des bribes d'Amebix, de Keelhaul ou de Converge, quelques accointances avec le dégénéré Temple Of The Morning Star de Today Is The Day pour l'odeur de soufre, un peu de Motörhead aussi et surtout, évidemment, sans l'ombre d'un doute, du Art Of Burning Water. Alors bien sûr, on pourra regretter que le trio n'aille pas voir ailleurs de temps en temps, d'autant plus que leur participation à The World Is Yours, compilation gargantuesque-hommage à Peter Kemp, laissait entendre un morceau un peu différent, un peu plus posé aux entournures, avec, enfin, une voix intelligible et en avant. Mais, chassez le naturel... Et puis on semble faire la fine bouche mais il n'en est rien, Living Is For Giving, Dying Is For Getting se montrant au final tout aussi impressionnant que This Disgrace.

"Art Of Burning Water love what they do and therefore need not to be loved for what they do" avance le communiqué du label. Avec de tels blocs intransigeants, on ne saurait mieux dire. Pourtant, il s'avère difficile d'aller dans leur sens. Art Of Burning Water n'aiment peut-être pas qu'on les aime mais on les aime précisément pour ça. Et parce que l'on se dit en permanence que ces trois Anglais-là peuvent tout faire, varier les attaques, explorer la vitesse autant que le ralentissement, aller au fin fond du fin fond de l'aliénation et de la férocité.

Intraitable et dégueulasse, on aura rarement entendu plus implacable cette année.

leoluce


mercredi 22 octobre 2014

No Drum No Moog - Documents Synthétiques


Date de sortie : 17 octobre 2014 | Label : Specific Recordings

Mais bien sûr, No Drum No Moog... Un mensonge éhonté. Du moog et de la batterie, il n'y a que ça dans ce disque. Pour celles et ceux que ça pourrait intéresser, en voilà d'ailleurs la liste exhaustive : Minimoog, Memorymoog, Moog Taurus 1 acoquinés à un arsenal d'autres trucs exclusivement analogo-synthétiques. Korg MS20, Korg Monotribe, Roland TR-808, Mattel Synsonics Drums et, quand même, in fine, de vraies Wooding Drums. Bref, on s'attend donc à quelque chose d'artificiel, de majoritairement robotique, la chair bien planquée derrière les machines. Et justement, concernant ce dernier point, le trio ne ment pas en appelant sa collection de morceaux Documents Synthétiques. Un disque paru un peu plus tôt dans l'année Chez.Kito.Kat Records au format CD et qui renaît aujourd'hui via Specific Recordings mais en vinyle. Avec une tracklist remaniée pour l'occasion et un nouvel artwork. Envolés les motifs célestes, place à l'estampe et au tissu. Le propos quant à lui ne change pas : du moog, partout, jusqu'au fin fond de la moindre parcelle, parfois esseulé mais le plus souvent accompagné. D'un autre moog évidemment ou d'un autre clavier, voire d'encore plus de moog et de claviers. En face, ou plutôt à côté, une batterie, parfois en plastique, parfois en bois. On trouve même un saxophone baryton sur l'impressionnant Omnia Vincit Amor sans que cela n'altère aucunement la baston synthético-anologique qui se déroule en-dessous. Et puis, pour compléter l'ensemble, une voix se fait entendre de temps en temps (sur Off In Tambov par exemple), peut-être pas complètement humaine mais une voix tout de même, qui transperce l'armure abstraite. Deux naissances la même année, ce n'est tout de même pas donné à tout le monde et ça permet d'y jeter à nouveau une oreille. Oui, parce qu'au départ, on est un peu loin de la zone de confort de ce blog. Le Moog, avec ses stridences caractéristiques, offre des sons que l'on pourrait qualifier, en toute subjectivité, d'incongrus, voire de kitsch. Et, fatalement, avec un tel vernis suranné et virevoltant, on se dit qu'il va être difficile d'adhérer.

Mais bien sûr, on se trompe. No Drum No Moog est faussement positif. Sa musique peut même se montrer sacrément triste ou menaçante. Et derrière l'habillage léger et iconoclaste, ces In The Moog For Love, Le Tour De France Cycliste et autres clins d’œil potaches, ces sonorités héritées de Cosmos 1999 ou tout autre document télévisuel qui affublaient le futur d'un côté dramatiquement daté (un comble), point en réalité une sacrée densité. Sans pour autant que Documents Synthétiques n'en devienne indigeste. Des nappes sombres ici, une dentelle mélancolique là, une batterie véloce ailleurs, beaucoup d'éléments viennent contrecarrer la personnalité fantasque du moog et on surprend ce dernier le plus souvent les larmes aux yeux, à fumer clopes sur clopes, le moral dans les chaussettes. Plus proche de TransAm que des Rentals, parfois les deux pieds dans un marécage kraut-free-rock qui n'est pas sans rappeler Salaryman ou Add N to (X), No Drum No Moog élabore des pièces touchantes montrant paradoxalement une grande variété étant donné le paradigme que s'impose le trio. Rien de pire qu'une formule pour tomber dedans mais pas de ça ici. Tantôt introspectif, tantôt expansif, Documents Synthétiques multiplie les approches tout en restant en permanence cohérent : on sent bien le fantôme dans la machine. Et s'il arrive parfois qu'il en fasse trop, il ne tombe jamais dans les travers de la muzak ou du papier peint, aussi joli soit-il. Beaucoup trop d'accidents et d'entropie là-dedans pour se contenter de n'être que tiède. Ainsi, pour un Off In Tambov ou un In The Moog For Love un poil trop évidents, HanamiOmnia Vincit Amor ou encore Le Tour De France Cycliste (hommage à peine voilé à qui-vous-savez) viennent de suite rétablir l'équilibre. Pour une dose de joliesse, la même de poil à gratter, pour une autre d'évidence, une nouvelle d'abstraction sans qu'elles ne s'annulent jamais. Dès lors, les bruits incongrus (on entend vraiment chanter le flipper sur Centaur), les samples (Dali expliquant les vertus du tour de France en ouverture du morceau du même nom, la voix synthétique qui introduit le disque) et tous les éléments qui viennent aérer la musique de No Drum No Moog mettent en exergue ceux qui l'assombrissent (les nappes, la répétition, les mélodies exaltées) et réciproquement.

Ajoutons à cela un sens de l'urgence et une belle utilisation de la tension et l'on se retrouve avec un disque en permanence accaparant, y compris lors des rares passages qui convainquent un peu moins. Un maelstrom qui emporte tout, supérieur à Monomur, leur premier essai de 2011 dont on retrouve d'ailleurs deux remixes (signés respectivement Mr. Bios et Artaban) - exercice dont on sait à quel point il peut se montrer casse-gueule - mais qui, loin de nuire au propos, mettent en avant la qualité d'écriture qui inonde chaque morceau. Parfaitement intégrés à la tonalité générale, ils n'aplanissent ni le moog ni la drum et n'altèrent aucunement le climax. En outre, ils permettent de mesurer le bond en avant réalisé par le groupe. Moins de maths dans l'ensemble, moins d'éparpillement et plus de personnalité.

Désormais lui-même, No Drum No Moog.

Parfois drôle, souvent hypnotique, tout le temps exalté, il est incontestable que l'on tient en Documents Synthétiques un album en tout point réussi.

leoluce